2010

Texte de Corinne :

A A. mon Ibère,

Le goût du café

Olivier avait mis du sucre dans sa tasse blanche. Non deux. Je l’ai vu faire une grimace bien que le café ne soit pas mauvais. Pas bon, il ne faut pas rêver, ce n’était qu’un rade anonyme pas loin du Jardin des Plantes. Mais en vingt ans d’amitié, nous en avions bu de pire : du tord-boyaux versé dans un verre en pyrex, les pieds dans les mégots, au jus délavé qui passe pour un thé si on ne fait pas gaffe. Non, la grimace c’était Olga ou Stéphanie. Non Carlotta. A classer dans celles qui durent plus d’une saison. Donc, une Carlotta qui allait nous valoir quelques nuits blanches, du gin, parce qu’il fallait bien du gin avec un peu de Schweppes pour faire passer ses maux du cœur, sans oublier les matins glacés dans les bras l’un de l’autre.

Il commença à parler au troisième petit noir. Entre temps, j’avais meublé le silence de propos ineptes. Je savais que si j’essayais de dire un mot intelligible voire intelligent, son silence de mec qui souffre me taperait vite sur le système. Après tout Carlotta, à part sa poitrine avantageuse, ne risquait pas de changer sa vie, elle n’était que le énième avatar de ses fautes de goût et son manque de jugeote en matière de nanas. Je supportais comme d’habitude, comme depuis la fac où au bout de trois recollages de cœur en charpie, j’avais compris qu’il ne supportait pas la solitude, qu’il préférait se faire laminer par une idiote que de se retrouver seul dans son froc, la nuit, dans sa piaule d’étudiant.

Il ouvrit la bouche ; j’étais prête à entendre la litanie du bonheur qui vient de se barrer et son mal être que je savais plus réel que les qualités de la fille. J’en avais pris mon parti, c’était mon meilleur ami, ensemble nous avions fait les 400 plans qui forgent une amitié à l’épreuve du temps et, pour l’amour qui dure, j’étais aussi peu douée que lui. Sauf que je torchais ma peine au rhum, il me fallait souvent du sucre pour faire passer les aubes solitaires d’après la rupture.

Une demi-heure à entendre parler de la plastique de Carlotta, ses conversations éternelles, son goût pour la peinture d’avant garde (je me souviens de ce vernissage immonde, non je me tais), son joli minois (passable faut pas exagérer, et elle s’habillait mal, on ne peut pas avoir toutes les qualités ajoutai-je mentalement en repensant à son dernier leggings sur mollets dodus et fesses molles), un peu moins de ses prouesses sexuelles (le silence dans le domaine était évocateur chez lui) Je n’ajoutais rien, aucune envie de savoir que j’avais raison et qu’il avait fourni les trois quarts, si ce n’est plus, des efforts au pieu ces derniers mois. Quelle idée aussi de les tirer du berceau ? Depuis Adam, aux muscles lisses et aux vingt charmantes années, j’avais vite compris que jouer le professeur d’éducation sexuelle se révélait être un tue-l’amour très efficace dans les cas bénins de relations rapprochées.

Une demi-heure donc après ses jérémiades, je vis un pâle sourire apparaître. Sans doute, le début de la distanciation. A ce jeu-là, nous étions frères de sang. Il nous suffisait de nous épancher pour tout d’un coup voir l’être hier encore aimé sans la magie de la retouche amoureuse. Finis les spots et les effets de lumière, petit à petit, nos cristallisations amoureuses perdaient de leurs éclats. Je pouvais sortir mon Roland Barthes et lui le dernier SAS ou San Antonio, le gros de l’orage état passé. Quelques ombres au tableau de l’amour plus tard, un croissant apparut miraculeusement sur la table. Divin serveur. Et un jus d’orange. Puis Olivier me regarda et je sus qu’il était de retour dans le monde des vivants ceux qui ne traversent pas leurs journées avec ce regard idiot que donnent les affres amoureuses.

Je répondis à ces questions. Oui, je sortais toujours avec Léo. Il ne fit aucun commentaire. Il n’approuvait pas et, cela, avec raison. Ce gars n’était pas pour moi. Simplement, comme lui, j’étais incapable de faire fonctionner mon cerveau en même temps que mon cœur, un vice de fonctionnement sans doute. Invisible aux yeux des autres mais difficile à corriger. J’alignais donc avec méthode des histoires idiotes, qui finissaient mal et me flanquaient une dérouillée affective dont je me remettais à chaque fois plus difficilement. Surtout que, de fait, je ratais périodiquement l’aventure avec la bonne personne. Enfin, aux dires Olivier. Un ami reste un ami.

Soudain, je me rappelais avoir croisé une de ses ex, Aline. Une sanglante qui lui avait déchiré au cutter toutes ses chemises nodus. Coûteuse la petite pépée d’autant qu’elle avait peu duré. Nous éclatâmes de rire, nous avions dû faire les soldes bas de gamme pour le rééquiper en urgence. Il lui avait fallu un an pour solder l’aventure (celle-là par contre assurait côté cul) et retrouver une garde-robe italienne potable.

Les pièces tintèrent sur le formica. Je chantonnais quand il me prit le bras. « On fait un tour au vivarium ». Je hochais la tête, je connaissais sa passion pour les serpents et cela nous rappellerait cette chanson de Delerm qui nous collait à la peau. Je posais un instant ma tête sur son épaule tandis que nous glissions nos mains sur nos hanches. Il me tapota la joue. Le sable crissait sous nos pieds. J’aimais toujours autant son parfum perdu dans sa barbe naissante, il avait le goût doux-amer de nos défaites.

Chemises nodus

La chanson de Delerm

SUCREBLEU

patrick.cassagnes@aol.com

Vous voyez une version text de ce site.

Pour voir la vrai version complète, merci d'installer Adobe Flash Player et assurez-vous que JavaScript est activé sur votre navigateur.

Besoin d'aide ? vérifier la conditions requises.

Installer Flash Player