Illustrations pour des textes de Gballand

(2009)

L'ATTENTE

- Venez !

- Impossible.

- Pourquoi ?

- Je ne peux aimer personne.

- Je pars pour New York, je vous emmène, dites oui. Je n’aime pas voyager seul. Vous connaissez New York ?

- Non.

- Vous voyez ! Venez !

- Pourquoi ?

- Il y a des gens qu’on voit pour la première fois mais on les connaît déjà et on sait qu’on ne doit plus les perdre. Qu’est-ce qui vous retient ici ?

Mes yeux s’attachent à son visage. Pourquoi vouloir m’emmener si je ne le connais pas ?

- Je ne suis rien pour vous.

- Vous êtes l’inconnue que j’ai reconnue.

Maintenant je suis dans le brouhahas du quai avec lui. Je n’ose pas encore le regarder, nous sommes côte à côte, sa main frôle la mienne, je la saisis et nous marchons le visage offert au vent et aux embruns. Je sais qu’il ne me connaît pas, il sait qu’il me connaît et nous partons ensemble. Le paquebot se rapproche de nous. Il ne reste plus qu’à grimper le long de la passerelle déjà encombrée de voyageurs. Je ne vois pas leurs visages, ni le sien, je le suis, yeux baissés, pour oublier que mon histoire n’est pas la sienne et ne le sera peut-être jamais.

Une fois sur le pont je regarde le quai pour voir ce que je quitte. La ville s’étire au loin, par delà les grues et les entrepôts. Toi aussi tu es loin, dans une de ces rues, mais tu ne m’aimes pas. Qui pourrait avoir peur de quitter un quai où l’horizon rejette votre nom à l’infini ? J’entends quelqu’un qui crie mon prénom – Juliette ! – mais je ne lève pas les yeux. Il y a tellement de Juliette. Pourtant le prénom enfle comme une sirène de paquebot et je suis toujours sur le pont à côté de l’inconnu que maintenant j’enlace. Toi, tu ne sais toujours pas m’aimer. Je mets mes yeux dans les siens, ma bouche s’approche de ses lèvres jusqu’à les toucher légèrement. Je n’entends plus rien, juste lui et moi sur le bateau quittant le port. Sa bouche est ma bouche, je ne peux plus respirer, le cri des goélands aspire mon passé.

Toi tu ne m’aimes plus ; je pars.

Toi, tu ne sais toujours pas m’aimer. On est dimanche et tu ne sais toujours pas m’aimer. Combien de dimanches y a-t-il eu depuis que nous nous connaissons ? Le temps s’étire dans cette absence d’amour que le quotidien immole de sa morosité tyrannique.

Hier je suis allée voir cette voyante dans un quartier obscur de la ville. Il faisait gris. Le crachin imprégnait mon pull mais j’avançais décidée, je voulais savoir. Savoir quoi ? Peut-être avoir la confirmation qu’il n’y a rien à savoir, savoir que le bonheur est en moi, savoir que chacun se construit son destin ? Après un coup frappé à la porte la voyante m’a ouvert et je suis entrée dans une pièce confinée aux meubles vieillots.

- Asseyez-vous là, m’a-t-elle dit en désignant un fauteuil à bascule, regardez-moi et donnez-moi votre main

Je me suis abandonnée à elle en fixant son visage impassible.

- Vous aimez un homme mais cet homme s’éloigne. Il y a une autre femme qui aime cet homme, une femme plus âgée... C’est elle qui l’éloigne de vous. Elle a peur de vous.

J’ai arrêté le mouvement du fauteuil à bascule.

- Quelle femme ?

- Une femme qui a un lien très fort avec votre mari... je ne peux pas vous en dire plus. Je suis fatiguée. Je ne vois plus rien.

J’ai réglé les 40 euros qu’elle me demandait et je suis partie sur la route où la pluie avait tracé de larges flaques d’eau.

On est dimanche et tu ne sais toujours pas m’aimer. La voyante ne m’a rien appris. Je dois décider moi-même de ce qu’il faut faire. Rester ou partir. Où ? Je ne connais personne. Je suis seule dans cette ville qui ne m’a jamais aimée. Je rentre dans Le café de la marine, sur le port. Un coin obscur près de la porte me soustraira aux regards des autres. Je sens les yeux du barman agrippés à mon dos. Je continue sans me retourner jusqu’à la table choisie.

- Un café s’il vous plait

Les hommes défilent, pressés d’avaler leur alcool matinal puis partent lestés de ces gorgées brûlantes qui donnent du sens à leur vie. Je regarde ces solitudes et je regarde la mienne, prête à pleurer sur ce monde sans pitié qui ne veut plus de moi ; je dois disparaître. Soudain, la porte du café s’ouvre et je vois une silhouette qui s’avance. C’est un homme ; encore un qui s’anesthésiera au comptoir. Mais l’homme dirige brusquement son regard vers ma table et m’oblige à baisser les yeux. Je crois qu’il vient vers moi. Pourquoi ? Il est maintenant devant moi et il veut que je le regarde. Je lève les yeux lentement. Non, je ne le connais pas. Il me gêne dans son attente. Je n’ai jamais aimé les hommes qui attendent quelque chose, je n’ai rien à leur donner. Je ne peux même pas le décrire. Il est là, tout simplement, et sa présence obstinée m’empêche de continuer à m’apitoyer sur mon sort.

- Je peux m’asseoir ?

- Oui, je n’attends personne.

Pourquoi je lui dis que je n’attends personne ? Qu ’est-ce qu’il va croire ? Que je crève de solitude ? Que je l’attendais ? Que je suis une fille à matelots échouée sur le port faute de clients ?

- De toutes façons, j’allais partir.

- Vous prenez le bateau ?

- Non, je vais partir du café.

- Dommage !

- Pourquoi ?

- Vous partez, j’arrive, nous nous rencontrons pour nous quitter.

- De quelle rencontre parlez-vous ?

- De la nôtre.

Son visage s’incline doucement et ses yeux semblent interroger mon silence.

- Je ne vous connais pas.

- Mais si, nous nous connaissons ou nous nous sommes connus.

- Je ne vois vraiment pas.

Ma voix s’insurge contre l’homme.

- Non, je ne vous connais pas et je ne souhaite pas vous connaître. J’aime un homme qui ne sait pas m’aimer. Un homme qui aime une autre femme. Et je suis seule voyez-vous, SEULE. Mais c’est peut-être pour ça que vous êtes là. Vous croyez peut-être que je vais coucher avec vous dans un hôtel minable du port pour oublier que personne ne m’aime ! Vous vous trompez.

JE NE MONTERAI PAS

Pour se donner de l’assurance, il avait crié à l’employé du funérarium.

- Non, je ne monterai pas dans mon cercueil !

L’homme avait paru surpris, ce devait être la première fois qu’on lui résistait en 20 ans. Il ne comprenait pas. D’habitude, tous s’exécutaient, sans discuter. Il regarda l’homme qui lui faisait face, l’air incrédule. Le cercueil qu’on lui avait choisi avait pourtant de quoi émerveiller le premier mort venu : l’intérieur était en velours blanc chatoyant, le ciel de lit était capitonné et l’imbécile ne voulait pas y entrer. L’employé n’était pas prêt à céder, il ne voulait pas que son avancement en pâtisse.

- Vous allez monter tout de suite ou j’appelle du renfort !

- Non, je ne monterai pas !

- Vous êtes têtu. Vous montez oui ou merde, répéta-t-il excédé.

Mais lui ne se sentait pas le moins du monde dans la peau d’un mort. Pourquoi l’obliger à s’asphyxier dans ce cercueil qu’on lui avait choisi ? Ils n’avaient qu’à en faire mourir un autre, un plus vieux. Lui avait à peine 40 ans, il aimait sa femme, ses enfants, son travail : c’était injuste !

- Merde, hurla-t-il, vous n’avez pas le droit !

- Vous n’arriverez à rien avec moi en criant, répondit l’employé contrarié, vous croyez que vous êtes le seul à ne pas vouloir mourir ?

- Je me fous des autres. C’est moi qui m’intéresse !

- Peut-être mais il y a des lois !

- Vous n’avez aucune humanité !

- Je fais mon boulot.

- C’est bien ce que je dis !

- Montez ou vous le regretterez, lui fit l’employé d’une voix de dompteur.

Le mort le prit très mal. Il traversa le funérarium, courut vers la porte qui donnait sur la rue, l’ouvrit en faisant retentir violemment la sonnette, mais au moment où il traversa la rue, une voiture arriva et le percuta de plein fouet. L’employé murmura satisfait : « Maintenant il n’y a plus aucun doute, c’est bien lui qu’on attend ! »

L'ENVELOPPE

C’est à ne pas laisser en d’autres mains que les vôtres.* Voilà ce que cette jeune femme m’a dit avant de s’enfuir à toutes jambes. C’était une parfaite inconnue et j’avais maintenant dans les mains cette enveloppe renflée dont je ne savais que faire. Pourquoi me l'avoir donnée à moi, justement ?

L’après midi avait été chaude et je rentrais par de petites rues tranquilles après avoir flâné dans les magasins sans rien acheter, une habitude gardée de mes années d'étudiante. Après qu’elle m’eut donné l’enveloppe, j’avais continué mon chemin comme si de rien n’était, la tenant à la main le plus naturellement du monde bien qu’elle commençât à me brûler les doigts.

Rue Flaubert, je m’étais engouffrée dans une courette et j’avais décacheté le papier brun les doigts tremblants. Ce que j'ai vu alors, je ne peux en parler sans un haut le coeur … Je ne sais même pas si je devrais vous le raconter parce qu’une fois qu’on sait on ne peut plus oublier. Cela fait un mois que cette enveloppe me hante, un mois de solitude, un mois de questions sans réponses.

Je ne sais pas trop par où commencer… d’abord j'ai vu ce doigt, emballé dans du papier journal, je ne pensais même pas qu’on pouvait ainsi sectionner un doigt… et puis le journal, son journal, je veux dire le journal intime de la fille à qui appartenait ce doigt, que je lis et relis chaque soir, sans pouvoir l’abandonner... ce journal qui me dit qu'aujourd'hui, si tout s'est passé comme prévu, elle doit être morte.

* Phrase extraite du livre de Régis de Sá Moreira -Le libraire

Sucrebleu

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