Illustrations pour des textes de Gballand
(2009)
LA VACHE
La première fois qu’il vit la vache, elle ruminait tranquillement dans son pré vert sans se soucier de lui. La deuxième fois, sans comprendre pourquoi, il s’arrêta devant la barrière et la fixa longuement. La vache leva la tête, le regarda de ses tendres yeux bovins puis recommença à paître. Il en fut très troublé.
Le soir sa femme lui fit remarquer qu’il n’avait pas l’air dans son assiette et il lui répliqua vertement :
- Comment peut-on être dans son assiette en mangeant de la viande de bœuf ?
Elle ne comprit pas l’allusion et continua à mastiquer comme si de rien n’était. Sa femme l’écœurait. Il alla immédiatement vomir sa côte de bœuf dans les toilettes.
C’est à leur troisième rencontre que leur histoire commença vraiment. Quand il s’arrêta devant la clôture, ce lundi-là, elle ne fit pas juste que le regarder comme la fois précédente, mais hésitante et un peu gauche, elle s’avança vers lui. Sa robe rousse et blanche brillait dans la lumière matinale. Au loin, la mer étalait ses reflets d’argent et le paysage semblait imprégné d’une lumineuse beauté. Il osa tendre sa main vers ses narines frémissantes et il sentit le parfum de son haleine des prés. Comme elle le regardait avec une confiance que jamais personne ne lui avait manifestée, il se décida à lui déclarer son amour naissant, sans omettre de lui avouer sa condition d’homme marié. Elle hocha la tête compréhensive.
Avec sa femme les choses allaient de mal en pis. Elle ne comprenait ni son obstination à ne plus manger de viande rouge ni ses longues promenades dans la campagne. Lui sentait que cette relation l’éloignait de sa famille et des autres hommes, mais ce lien ne pouvait désormais plus être rompu.
Une grande partie de ses journées se passait dans ce pré en bordure de mer, entre longs monologues et doux regards échangés avec Juliette. Oui, il l’avait baptisée Juliette – elle n’avait pas voulu lui dire son prénom, par pudeur sûrement. Lorsque sa main s’égarait sur sa peau douce, il ressentait une profonde paix intérieure et sans doute du désir, mais il ne pouvait encore se l’avouer à lui-même.
Son histoire avec Juliette aurait sans doute pu continuer ainsi de longues semaines mais sa femme ne lui en laissa pas le loisir. Un beau matin, elle le suivit et ce qu’elle vit dans ce pré en bordure de mer la terrifia : son mari chevauchait une vache, enlacé à son encolure, en poussant de temps en temps des cris de bête en rut.
Il était certainement devenu fou.
QUAND ON PARLE DU LOUP...
Marie avait toujours eu peur des araignées. Quant à Isabelle, elle clamait haut et fort que rien ne pouvait égaler sa peur des loups. Grande et dotée d’une grâce naturelle, Isabelle attirait le regard des hommes alors que Marie, petite et ronde, vivait dans son ombre et se prenait souvent à rêver qu’un jour, elle aussi… Marie n’avait pu s’empêcher de dire à Isabelle :
- Entre nous, les loups, ici, ça court pas les rues ! C’est pas comme les araignées…
Isabelle lui avait répondu qu’il ne fallait pas se fier aux apparences, qu’elle avait déjà vu 10 loups dans toute sa vie et que prudence était mère de sûreté ! Marie se demandait bien où Isabelle avait pu voir des loups, mais elle n’osait le lui demander de peur de passer pour naïve.
La disparition eut lieu un samedi. Elles faisaient toutes deux leur jogging en forêt. Marie, essoufflée, le visage congestionné, s’attachait à la foulée légère d’Isabelle quand celle-ci lui parla de François :
- Un prédateur à nul autre pareil, dit-elle sérieusement.
Marie eut du mal à imaginer François - un fil de fer d’un mètre 80 - en prédateur et elle ne put s’empêcher de répondre :
- Dis-moi aussi qu’il t’a dévorée toute crue, comme le loup a dévoré le petit chaperon-rouge !
- Tu ne crois pas si bien dire, rétorqua Isabelle qui arrêta sa course.
Marie secouait la tête en riant aux éclats. Elle s’exclama à bout de souffle :
- François ! François, un loup ! Ah ! Ah !Ah ! Tu prends tes désirs pour des réalités !
- Je t’assure qu’hier, chez lui, il m’a littéralement sauté dessus ; on aurait dit une bête. A croire qu’il jeûnait depuis des années.
Marie continuait de rire et ne remarqua pas que le visage d’Isabelle se décomposait. Soudain, celle-ci détala comme un lapin et laissa Marie seule dans la forêt, nez à nez avec un loup de la pire espèce, un de ces loups noirs aux oreilles pointues dont la queue ne peut rester en place. Le loup lui dit d’une voix doucereuse :
- Quand on parle du loup on en voit la queue, ma petite Marie ! Sais-tu que ton visage a la pureté des eaux dans lesquelles l’agneau s’est miré et que ton corps a la douceur veloutée des fraises baignées de lait maternel ?
Pétrifiée, elle ne répondit rien.
- N’aurais-tu pas besoin d’un guide, mon petit ?
Marie, toujours incapable de parler, ne voyait que le mouvement de balancier de cette queue fournie qui l’hypnotisait.
- Je vais te faire une proposition honnête Marie, libre à toi d’accepter ou de refuser.
Il s’approcha d’elle, mit son museau à son oreille et lui glissa mille mots à la fourrure soyeuse. Dix minutes plus tard, sans hésiter, Marie signait un pacte avec le loup. Jamais Isabelle ne la revit.
Les queues de loups auraient-elles un pouvoir magique ?
LE MAILLOT DE BAIN
- Putain, t’as vu à quoi tu ressembles ?
J’étais nue dans la cabine d’essayage quand j’ai entendu la voix, on aurait dit ma mère, sauf qu’elle n’aurait pas dit « putain ». Je me suis rhabillée illico, j’ai laissé le maillot de bain noir à l’intérieur et je suis sortie en pleurs du magasin. Après je suis entrée dans la première boulangerie venue, j’ai acheté un pain au chocolat, un pain aux raisins, un chausson aux pommes, et j’ai tout bouffé : le stress.
Je suis complètement déglinguée ; mes hormones s’affolent, la graisse déborde, les plis s’accumulent. Je ressemble à un matelas pneumatique aux boudins mal dégonflés. Je me donne envie de vomir. Tiens, si je m’écoutais, je me dégueulerais sur le trottoir. Comment j’ai pu en arriver là ? Je crois que c’est à cause de lui. Quand il est parti j’ai bouffé, et voilà. Le Salaud.
Il ne me supportait plus. Il faut dire que je le trouvais trop gros et que je ne me gênais pas pour le lui faire remarquer. Quand il ahanait sur moi, au moment de l’amour, j’étouffais et j’avais l’impression que ça n’en finirait jamais. J’avais beau lui dire « Jean Pierre tu vas finir par y laisser ta peau ! », il ne m’écoutait pas et continuait son affaire. Un jour il en a eu marre et il m’a dit que je lui coupais tous ses effets. Au début, ça ne m’a pas gênée – il ne me faisait plus beaucoup d’effet – mais après, il y a eu comme un vide.
Voilà, si je bouffe, c’est à cause du vide. Maintenant, il y a deux solutions : le régime ou le suicide. Me suicider, je n’aurai pas le courage, quant au régime…
