Illustrations pour des textes de Gballand
(2009)
LES ANGES
Hier, je suis arrivée à ce constat terrible : je suis incapable de me rendre heureuse. J’étais atterrée. Comment avais-je pu en arriver là ? Depuis ma naissance, j’ai toujours accusé les autres : si je n’étais pas née, si je n’avais pas été élevée par mes parents, si j’avais eu des frères et sœurs, si je n’avais pas rencontré X, et Y, et puis Z… la vie est toujours plus simple quand on s’oublie.
Quand j’ai regardé le banc des accusés – celui où j’ai placé, de ma naissance jusqu’à aujourd’hui, tous les acteurs de mon malheur - j’ai remarqué que quelque chose ne tournait pas rond : il n’y avait plus une seule place de libre. Pourtant, dieu sait que ce banc est long.
Tous les accusés semblaient m’attendre patiemment, l’air contrit, sans doute surpris que je les convoque au tribunal alors qu’ils pensaient m’avoir montré qu’ils m’aimaient. En les voyant alignés en rang d’oignon, l’œil triste, avec leur tête d’honnête citoyen, le doute s’est glissé en moi : après tout n’étais-je pas aussi responsable, n’étais-je pas même la seule responsable ?
Et la colère, ma tendre compagne, m’a soudain désertée. J’ai bien essayé de la retenir - la peur de rester seule et nue - mais elle ne m’a pas écoutée et elle a passé son chemin sans même me jeter un regard. A ce moment-là, je me suis évanouie. C’était hier…
Ce matin, j’ai décidé de leur téléphoner et maintenant, j’attends que les anges viennent me chercher. Quand ils arriveront, je leur dirai que je suis coupable ; coupable de non-assistance à personne en danger. Je suis sûre qu’ils me croiront…
LE GORILLE
C’est en voyant la photo dans l’encyclopédie animalière qu’elle feuilletait le soir avec son fils qu’elle se rendit à l’évidence : son patron était un gorille.
Elle avait déjà eu de sérieuses présomptions : quand elle l’entendait marmonner dans son bureau ou quand elle le surprenait à la cantine entrain d’éplucher une banane. Mais là, plus de doutes possibles, une mutation irréversible s’opérait et elle devait en avertir le personnel.
Ce lundi-là, quand elle arriva au bureau avec une demi-heure d’avance pour éviter les embouteillages, elle espéra ne pas tomber sur Josiane. Josiane arrivait toujours très tôt, à croire qu’elle espérait une promotion de la part du patron. Elle se demandait même si entre Josiane et lui... mais si Josiane avait envie d’atteindre le septième ciel avec le patron, ce n’était pas son problème. Elle était cependant étonnée qu’une fille aussi délicate que Josiane supporte la proximité de ce gros corps velu, sans parler du reste…
Les lumières étaient éteintes mais elle entendit des grognements lointains. Au fur et à mesure qu’elle avançait dans le long couloir sombre, les grognements redoublaient ; à tel point qu’elle se crut dans la jungle. Ça venait justement du bureau du patron. Tremblante, elle s’approcha à pas de loup, regarda par le trou de la serrure et ce qu’elle vit la terrorisa. Elle courut aussitôt s’enfermer dans son bureau et n’en bougea plus.
Son téléphone sonna à 8 h 30 précises, c’était le patron qui lui demandait de venir avec le dossier Duranchon. Elle blêmit : le dossier Duranchon n’existait pas.
En parcourant les 50 mètres qui la séparaient de son bureau, elle essaya de réfléchir à la meilleure attitude à prendre mais elle n’arriva à aucune conclusion. Elle frappa. Il lui dit d’entrer d’une voix rauque. Dès qu’elle eut franchit le seuil de la porte elle fut prise à la gorge par une forte odeur animale ; elle ne s’était donc pas trompée. Le patron lui tournait le dos et sa silhouette massive occupait tout l’encadrement de la fenêtre. Il lui dit sans se retourner.
- Je vais devoir me séparer de vous Madame Bouton. Vous êtes bien trop curieuse.
Elle ne répondit rien et attendit, figée. Quand il se retourna en se frappant le torse de ses poings, à plusieurs reprises, elle s’évanouit.
A son réveil Josiane était à ses côtés, souriante, un verre d’eau à la main. Elle en fut presque rassurée, mais son réconfort fut de courte durée car des grognements lointains se firent entendre et Josiane se mit alors à pousser une inquiétante série de petits cris perçants en fronçant le nez.
Elle poussa un hurlement de terreur et s’évanouit à nouveau.
ENTREE INTERDITE
« Entrée interdite. Tout enfant qui rentrera, ne sera plus jamais le même. Attention danger ! »
Voilà ce qu’il vit sur la porte de la chambre de ses parents en rentrant de l’école à 17 heures. La maison était déserte, son père et sa mère ne devaient pas être là avant 17 heures 30. En partant le matin même cette affichette n’y était pas, il en était sûr.
Il colla son oreille contre la paroi mais n’entendit rien. Il aurait pu ouvrir brutalement la porte et la refermer aussitôt mais il hésitait, le texte était par trop dissuasif pour qu’il se lançât tête baissée dans l’aventure. Et si…
Il frappa à la porte, mais courut très vite se réfugier dans la salle de bain, le cœur battant, comme si ces simples coups allaient provoquer l’irréparable. Non, il ne devait pas être lâche. Il revint sur ses pas et c’est au moment où il plaça son œil sur le trou de la serrure qu’il crut entendre un son étouffé de l’autre côté. La peur au ventre, il repartit précipitamment dans sa chambre feignant d’ignorer ce presque signe.
Une fois ses devoirs achevés il regarda l’heure, 19 heures, et ses parents n’étaient toujours pas là. C’était inhabituel, ils l’auraient prévenu s’ils avaient eu un contretemps. Il sortit de sa chambre, se posta un instant immobile devant le papier mystérieux, indécis, puis il descendit les escaliers en courant, alluma la télévision, et mangea un morceau de pain devant sa série préférée qui s’achevait à 19 h 45.
Les trois quarts d’heures qu’il avait passés devant la télévision s’étaient déroulés presque agréablement, bien qu’il eût l’impression qu’une petite mâchoire commençait à lui ronger l’estomac ; il eut d’ailleurs des difficultés à se lever de la banquette lorsque le téléphone sonna et il lui fallut plaquer trois doigts sur son ventre afin d’éviter que la douleur ne l’obligeât à se plier en deux. C’était Nina qui l’appelait ; elle avait oublié de noter son travail en français. Malgré l’angoisse, il remonta les escaliers et relut à nouveau le message sur la porte de la chambre de ses parents. Oui, c’était bien ça :
« Entrée interdite. Tout enfant qui rentrera, ne sera plus jamais le même. Attention danger ! »
Il fallait pourtant qu’il sache, il ne pouvait plus imaginer ne pas ouvrir cette porte, il devait le faire, immédiatement, une question d’intégrité ou plutôt de survie. Il posa sa main sur la poignée, comme à regret, sentit la froideur du métal sur sa paume, lui imprima un léger mouvement et, désespéré par le retard de ses parents, poussa violemment la porte pour s’arrêter atterré devant le spectacle qui s’offrait à lui : son père et sa mère allongés sur le lit, main dans la main, sa mère dans une longue robe blanche et son père en complet sombre. Leurs deux corps figés, d’où toute vie semblait avoir disparu, donnaient à la pièce l’allure d’une chambre mortuaire et rien ne pourrait plus lui faire oublier qu’on l’avait dépossédé, à jamais, du droit de vivre ou de mourir.
