Illustrations pour des textes de Gballand
(2009)
SE RONGER
L'ABSENCE
Il faut que j’arrête, se dit-il. Il chercha résolument un sparadrap dans son sac à dos, il n’y en avait pas. Ses doigts, impudiques, exposaient leur souffrance au premier venu. S’il ne trouvait pas de sparadrap, son index serait bientôt un charnier ! Voilà 40 ans qu’il s’acharnait sur ses doigts, pourtant les choses semblaient aller mieux depuis qu’il était là.
Il pensa à sa femme, partie depuis un an, à ses enfants qui ne venaient le voir que très rarement, à sa mère, morte deux ans plus tôt, à son frère qui ne voulait plus entendre parler de lui… Il fallait qu’il arrête de se ronger sur le champ, question de survie. Maintenant qu’il était en vacances, il devait en profiter. Son regard se posa à nouveau sur ses doigts et il arracha une peau qui dépassait ; la dernière de l’après-midi, se promit-il.
Il ferma son sac à dos, le remit à l’épaule et marcha lentement vers la grande bâtisse grise où il résidait. Près des escaliers, il dit bonjour à deux femmes en blouse blanche qui discutaient, elles lui répondirent aimablement. A 16 heures, ce serait le goûter, à 19 heures, on servirait le repas du soir et à 21 heures il serait au lit. Finalement, il avait eu raison de choisir cette résidence en lisière de forêt. Il ne pouvait pas sortir comme il l’aurait souhaité mais au moins, il y était bien, loin des rumeurs du monde.
- Maman, maman j'ai la tête qui sent le pourri !
Elle le contempla interdite, remarqua que ses cheveux étaient en désordre, que son pull-over était déchiré, qu’il n’avait pas son sac d’école, et que ses yeux semblaient rouler dans ses orbites.
– Qu’est-ce que tu me racontes là mon chéri ? Essaya-t-elle de dire rassurante tout en sachant que sa question ne servait à rien.
Et l'enfant répéta obstiné
– J'ai la tête qui sent le pourri ! Il n'en démordait pas.
C'est à ce moment là qu'elle aperçut un drôle de tatouage sur sa main.
– C'est quoi, ça, Martin ? Dit-elle en lui montrant la chose
– Rien.
– Comment ça, rien ? Ça n'y était pas hier.
– Je sais pas, ça te regarde pas !
Elle s'approcha de lui, voulut lui saisir sa main pour voir les détails du tatouage et elle constata que le corps de son fils dégageait un parfum fort, comme une odeur d'encens, mélangée à autre chose.
– Où est-ce que tu t’es fourré pour sentir comme ça ?
Il ne dit rien, mais rougit violemment tout en se dégageant de l'emprise de sa mère.
– Je sais pas et j'ai ma tête qui sent le pourri… cria-t-il à tue-tête.
Sa mère dut le lâcher tant son excitation était grande. Il agitait ses bras tel un papillon pressé de s'envoler et aussitôt qu’il fut libre, il partit en courant.
Depuis ce jour-là, elle ne le revit plus. Elle le chercha partout et cette odeur lourde la poursuivit longtemps au cœur de ses rêves.
Aujourd’hui, elle s'est habitué à son absence, mais elle attend toujours un signe, une odeur d’encens qui lui dirait qu’il n’est pas mort.
LA CHEMISE
Aujourd’hui, en arrivant au théâtre, je me suis aperçu que j’avais oublié ma chemise blanche, celle qui me sert à répéter la scène du mariage, alors je n’ai eu qu’une solution, demander celle de Jean Michel qui lui aussi a une chemise blanche, mais pour sa scène de l’Usine de poissons. Il joue le Directeur des Ressources Humaines et je peux vous dire qu’il n’est pas crédible du tout en Directeur, mais ça, c’est une autre histoire. Pour en revenir à la chemise blanche de Jean Michel, je n’aurais jamais dû lui emprunter. J’ai bien vu qu’il était embarrassé Jean Michel quand je lui ai demandé, il a hésité un instant et puis il a fini par me dire « Tu sais, elle a déjà servi… ». Comme si je ne m’en étais pas douté ! En voyant mon insistance, il me l’a quand même tendue, mais j’ai bien vu que le cœur n’y était pas ! Après, j’ai compris pourquoi…
Je l’ai enfilée rapidement et à peine je l’ai eue sur moi que quelque chose a changé : je n’arrivais plus à me sentir ! C’est une sensation étrange que de perdre sa propre odeur, je me rendais compte qu’une autre odeur prenait la place de la mienne et que je devenais étranger à moi-même. Je ne sais pas si ça vous est déjà arrivé, mais c’est un peu comme devenir fou, comme se regarder dans un miroir et ne pas se reconnaître. Mon odeur m’échappait, et puis j’ai fini par ne plus pouvoir me sentir du tout. C’était un peu comme si Jean Michel avait pris ma place ! Je vous dis ça, mais en même temps, vous ne pouvez pas vous rendre compte de l’horreur que je vivais parce que vous ne connaissez pas Jean Michel !
J’ai attendu 15 minutes – le temps de la scène - avant de pouvoir enlever sa chemise et je peux vous dire que j’ai passé un très mauvais quart d’heure. Cinq minutes de plus et j’aurais fait un malheur.
LE DRESSAGE
Il y a une semaine, je suis allée faire dresser mon mari. Je sais, ça peut paraître bizarre. La propriétaire du centre m’a dit que j’étais la première femme à le faire. Je suis arrivée avec mon mari en laisse. Pour l’occasion, je lui avais acheté une jolie laisse noire, de collection haute couture, avec médaille chromée. Au départ, les propriétaires des chiens ont semblé étonné, mais ils ne m’ont posé aucune question. Mon mari, lui, n’a pas aboyé. Pourtant il aurait pu ! Pour l’occasion, je lui avais tricoté un pantalon noir, un manteau en laine bleu marine, et des chaussettes noires, assorties au manteau. Je ne voulais pas qu’il attrape froid, la température atteignait – 2°, lui qui est frileux !
C’était la première fois que je le tenais en laisse et je dois dire que je n’étais guère à l’aise. Lui non plus ne semblait pas en forme, mais j’ai appris par la suite que sa tenue en laine le démangeait.
Nous avions un cours particulier avec l’éducatrice à 10 heures. La leçon a débuté par la marche en laisse sur un circuit complexe. J’étais heureuse, tout se passait à merveille ; par contre pour le “rappel au galop” et le “couché pas bougé”, là, il a fallu faire preuve d’une patience infinie. L’éducatrice m’a dit qu’au début, il y avait toujours des difficultés, quelle que race que ce soit, que je ne devais pas m’inquiéter, que tout rentrerait très vite dans l’ordre. Je lui ai fait confiance. En quittant le centre, mon mari était un peu nerveux, mais il s’est vite calmé lorsque je lui ai flatté l’encolure.
Une fois à la maison, je lui ai retiré sa laisse et, après quelques étirements douloureux, il s’est remis en position verticale. Quand je lui ai demandé ce qu’il avait pensé du stage, il a d’abord aboyé, ça m’a un peu inquiétée. Quand je lui ai reposé la question, il a commencé à grogner. J’ai bien essayé de le calmer, mais rien à faire. Et puis sans que je n’aie pu anticiper quoi que ce soit, il s’est rué sur moi et m’a mordu le sein droit. J’ai hurlé de douleur, il est parti en courant.
Aujourd’hui, il n’est toujours pas rentré. Je m’inquiète un peu, mais je n’ose pas aller au commissariat. Comment pourraient-ils comprendre ?
