Illustrations pour des textes de Gballand
(2009)
LA COLLECTION
LE COEUR DU TOURNESOL
C’était un garçon long et mince, plutôt plaisant et prévenant, qui depuis deux ans se présentait comme collectionneur, ceci explique peut-être cela. Collectionneur d’un genre un peu particulier, il est vrai ; d’ailleurs, l’objet de sa collection n’était évoqué qu’aux femmes directement concernées. L’idée lui en était venue après avoir vu au cinéma, l’un de ces soirs de décembre où l’ennui n’a d’égal que l’envie de mourir, la Comédie de Dieu. Le titre l’avait intrigué et la collection du personnage l’avait étourdi, lui qui ne connaissait des femmes que leur lointain parfum.
Lorsqu’il parlait de sa collection, il précisait toujours qu’elle était de celles qui ne se donnent pas au premier venu. « Elle est hors du temps », insistait-il, « les pièces sont rares et chacune d’entre elles est presque un don. » Généralement il en restait là, laissant l’auditeur dans l’expectative.
Il avait choisi, pour exposer ses pièces, un album-photos couleur sépia, amoureusement revêtu, à l’intérieur, de petits coussinets de velours rouge où ses « trophées » - comme il avait fini par les appeler – étaient précautionneusement installés à l’aide d’une pince à épiler.
Sur chaque page, une seule pièce était exposée, avec au-dessous une étiquette où s’inscrivait, à l’encre de chine noire, son nom – chacune avait un nom de femme - et la date de son acquisition. Seules quinze pages étaient remplies.
Il se souvenait, non sans émotion, de l’acquisition de sa dernière pièce. Elle s’appelait « Eléonore ». Il avait rencontré Eléonore lors d’une visite guidée au musée D’Orsay. Tout d’abord, elle ne l’avait pas intéressé, trop fade pensa-t-il, mais cette fadeur ne cachait-elle pas une saveur particulière ? Et il s’attacha à ses pas jusqu’à ce qu’elle lui accordât un rendez-vous au café de Flore le jour suivant. Eléonore n’était pas de ces femmes qui s’épanchent ; réservée de nature, certainement prompte à s’effaroucher, il ne devait surtout pas la brusquer. Pourrait-il lui demander, dès la fin de ce premier rendez-vous, ce pourquoi il l’avait invitée ou devrait-il patienter ? Mais elle l’écoutait avec une telle concentration qu’il lui confia presque immédiatement le but de cette rencontre. Contre toute attente, Eléonore fondit en larmes et, dans un de ces élans du cœur qui le caractérisait, il lui essuya les yeux de son mouchoir en tissu blanc. Inconsolable, elle finit par le lui prendre et se moucha bruyamment. Ses reniflements d’enfant l’émurent. Sans doute aurais-je dû attendre avant de lui exprimer sa demande, se morigéna-t-il intérieurement. Il ne put aller plus avant dans ses remords car elle posa sa petite main blanche sur la sienne et lui chuchota à l’oreille : « Je vais aux toilettes, attendez-moi ! ».
Cinq minutes plus tard, elle se rassit et lui remit, dans le creux de la main, un morceau de papier de toilette rose, soigneusement plié, dans lequel il découvrit, une fois rentré chez lui, un magnifique poil pubien roux, d’une vigueur extraordinaire, qu’il plaça à la quinzième page de son album et étiqueta sous le nom d’ « Eléonore ».
Sa collection en arrivait maintenant à la page 15.
Hélène m’avait apporté des fleurs de tournesol mais moi, je déteste les fleurs, surtout les jaunes. Je ne peux pas passer devant un fleuriste sans pleurer. Je lui avais pourtant dit qu’à chaque fois que je voyais des fleurs, je pensais à l’amant de ma femme.
Ma femme et moi étions mariés depuis un an, quand un inconnu a commencé à la couvrir de fleurs, nos vases n’y suffisaient plus, il les envoyait par brassées, rouges, roses ou jaunes. Moi je m’étonnais - toutes ces fleurs, pour toi ? Lui disais-je - mais ma femme me répondait invariablement que c’était certainement une erreur… jusqu’au jour où j’ai trouvé un billet sur la table de la salle à manger : « J’en aime un autre, je te quitte. Oublie-moi. » Comme si on pouvait imposer à quelqu’un, par décret, de vous oublier. Une journée lui avait suffi pour emballer toutes ses affaires.
Le jaune, c’est la couleur des cocus, la mienne. J’ai eu, très tôt, le pressentiment que je serais cocu. Vous savez, c’est comme ces maladies infantiles qu’on est sûr d’attraper un jour. Le problème c’est qu’avoir été cocu une fois ne m’immunise pas pour autant, et maintenant, avec les femmes, je me méfie. Je me demande même si elles ne nous disent pas qu’elles nous aiment au moment où la courbe de température de leur amour flirte dangereusement avec le zéro : une façon perverse d’avoir la paix pour vaquer à leurs amours interdites.
Pourquoi m’avait-elle apporté des fleurs de tournesol ? J’ai cru y lire un présage, alors j’ai pris les devant, ne vaut-il pas mieux quitter qu’être quitté ? Je lui ai écrit un mot tout simple : « J’en aime une autre, je te quitte. Oublie-moi. » - que j’ai envoyé à son adresse.
L’enveloppe m’est revenue quatre jours plus tard. Son adresse à elle avait été barrée à la règle et une écriture soignée avait écrit la mienne. Un tournesol somptueux avait aussi été dessiné sur la partie droite de l’enveloppe et, au cœur de la fleur, on pouvait lire ce mot : « lâche ».
LES CHAUSSURES NE MENTENT JAMAIS
Elle passait son temps à observer les pieds des gens, au café, dans la rue, au travail, partout ! Elle s’était même dit, à un moment où son travail de bibliothécaire lui était devenu une torture, qu’elle pourrait écrire un livre humoristique dont le titre serait « Si les chaussures nous étaient contées » et où elle parlerait de toutes les chaussures rencontrées dans sa vie.
Les pieds qu’elle préférait observer, c’était ceux qui se croisaient sous les tables ; elle les trouvait doublement éloquents.
Quand elle s’était assise, en cette fin d’après midi maussade, dans ce café parisien hors des sentiers battus, elle attendait encore la perle rare, des chaussures qui la troubleraient, qui lui diraient que la vie valait encore la peine d’être observée.
Elle commanda un café et se plaça devant la porte, une place de choix pour raconter les allées et venues des chaussures qui entrent et sortent. Elle tournait la cuillère dans sa tasse de café quand elles arrivèrent, deux chaussures semblables à deux péniches qui auraient transporté avec elles toute la boue de l’univers. On y distinguait à peine l’amarre des lacets. Elles s’avancèrent vers la table où elle était installée et s’arrêtèrent à un mètre d’elle.
- C’est ma table, dit grossièrement la voix des chaussures.
Elle leva les yeux, mais les rabaissa aussitôt. Impossible de regarder un visage pareil. Non qu’il eût été laid, mais une barbe lui mangeait toute la surface et elle avait toujours détesté ces barbes dévorantes. Elle articula mécaniquement.
- Je n’ai pas fini.
Les péniches ne bougeaient pas.
- C’est ma table, répéta l’homme.
- Oui, mais je n’ai pas fini. Il y a des tables partout !
Le patron et les deux clients du café ne semblaient pas prêter attention à la scène. Elle continua à remuer le café dans sa tasse comme si de rien n’était, et soudain, sans qu’elle n’ait pu comprendre ce qui lui arrivait, elle se sentit soulevée dans sa chaise et transportée à une autre table, près de la vitre. Elle ne put que balbutier
- Mais…ça va pas !
- C’est votre table maintenant. Je vous apporte votre café.
Personne ne dit rien. L’homme aux péniches était maintenant assis face à la porte. Son grand tronc et sa face hirsute s’étaient immobilisés et son regard paraissait fixer le morceau de rue compris entre les deux battants. Elle but son café rapidement et alla payer au comptoir, décidée à dire son fait au patron.
- On appelle ça de la non assistance à personne en danger !
Le patron arrêta d’essuyer son verre et lui répondit.
- Qu’est-ce que vous vouliez que je fasse ? Que je lui casse la gueule ?
Elle le regarda interloquée.
- Vous auriez pu au moins lui dire quelque chose !
- Vous vous êtes assise à cette table avant que j’aie pu vous prévenir !
- Prévenir ? Mais de quoi ?
- Qu’il allait arriver. Il aime pas qu’on lui prenne sa table.
- Mais c’est vous le patron, non ?
- C’est sa table.
- Alors il peut tout se permettre ?
- Ecoutez, c’est pas ma faute si son gosse s’est fait écraser devant cette porte, il y a un an, hein ?
Elle pâlit, paya ses deux euros et sortit.
LE PROFESSEUR DE PIANO
Sa fille était maintenant installée au piano. Comment pouvaient-elles être aussi différentes ? Elle la voyait empruntée, hésitante, les doigts raides, appliquée comme souvent l’étaient les élèves sans disposition aucune pour la musique, alors qu’elle, au même âge, enchaînait les valses de Chopin, les unes à la suite des autres sous le regard admiratif de son père. L’échec de sa fille était un peu le sien, et elle lui en voulait. Les petites phrases qu’elle lui glissait à la fin du cours en était la preuve « Ma pauvre chérie, tu l’as bien martyrisé, cette valse ! » ou « Je suis sûre qu’en jouant ce morceau tu as réveillé M. Diabelli qui dormait bien tranquillement dans sa tombe ! »
Quand elle constatait que les mains de sa fille s’avachissaient sur le clavier, elle l’aurait giflée ! Elle s’excusait auprès du professeur et allait prendre l’air dans le jardin. Cette enfant ne ferait jamais rien de bien, jamais ! Alors, pourquoi continuer à lui faire donner des cours particuliers qui lui coûtaient les yeux de la tête et ne servaient à rien, sinon à entretenir le professeur ?
Le professeur de sa fille était un homme jeune et courtois. Il avait un visage mince aux pommettes saillantes ; il ne se départissait jamais de son sourire, quoi qu’il arrivât. Quand la leçon était terminée, elle lui remettait le chèque hebdomadaire en plongeant son regard dans ses yeux dont la couleur était si particulière… ce n’était ni du bleu, ni du gris, mais une teinte unique qui lui rappelait les reflets de la rivière où elle allait se baigner enfant. Elle dut admettre que les cours de sa fille n’étaient qu’un prétexte pour voir le professeur. Il était si doux, si patient, tout le contraire du père de l’enfant. Et ses doigts merveilleusement longs, quel bonheur de les voir courir sur le clavier lorsqu’il jouait un nouveau morceau à sa fille ! Le dernier cours, en l’observant à la dérobée, elle n’avait pu s’empêcher de se demander quel goût avaient ses lèvres et comment il faisait l’amour.
Du jardin où elle avait trouvé refuge, elle entendait encore sa fille qui butait sur les notes de cette petite valse de Diabelli. Mon Dieu comme elle était maladroite ! Elle lui en voulait de donner une aussi mauvaise image d’elle au professeur.
