Extraits de "Je-double"
"Collages" sur des textes de G. Balland
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UNE RENCONTRE EVITABLE
- Ne pars pas ! Ne pars pas, je t’en supplie. Je ne le supporterai pas, je suis capable de tout tu sais !
Alors je n’ai pas pu résister, je lui ai asséné :
- Tu n’étais déjà rien avec elle ! Regarde ce qu’elle a fait de toi, une loque accrochée à une illusion de merde ! L’œuvre de sa vie, ça a été de te réduire à néant et une fois le boulot terminé, elle est allée chercher un autre con pour recommencer le même travail … Et toi, tu lui dis merci et en plus tu en redemandes, mais c’est pas croyable ça, c’est pas croyable !
Et plus je m’énervais, plus le marteau piqueur qui me défonçait la tête multipliait ses coups. N’y tenant plus, je me suis à nouveau levé, bien décidé à partir cette fois-là. L’abruti n’a rien compris. Il s’est dressé de toute sa carrure et m’a intimé l’ordre de me rasseoir en hurlant son désespoir.
- Tu n’as pas le droit de partir, c’est de la non assistance à personne en danger ! Reste ou je me suicide, a-t-il sangloté.
Surpris de son insistance, je suis à nouveau retombé sur la chaise du café. Son inertie me gagnait mais des mitrailleuses fusillaient mon cerveau.
- Toi, tu ne sais pas ce que c’est – s’est-il mis à crier dans le café – tu n’as pas de femme !
Je ne l’ai pas supporté. S’il s’était tu, je ne l’aurai pas tué avec mon couteau suisse. Maintenant je dors bien, je n’ai plus mal à la tête. Je sais, on n’a pas le droit de tuer, mais a-t-on le droit de harceler son prochain en répétant sans cesse « elle est partie, tout est fini » ? Je l’ai aidé à partir, c’est tout.
Maintenant, tout est vraiment fini.
Ce matin là, je suis sorti de chez moi comme un somnambule, j’avais mal à la tête. Il faut dire que je suis insomniaque, des nuits à voir mes insomnies sans l’ombre d’une rémission. Parfois je ne dors que deux heures, alors je regarde la lumière des réverbères filtrer au travers des persiennes et je sais que mon calvaire va recommencer : une nuit de plus sans l’espoir d’un endormissement dans les heures qui suivront. Chaque nuit m’apporte son lot de pensées, toutes plus noires les unes que les autres, parce que quand je ne dors pas, je pense à moi, à la vie, à son sens, ou plutôt à sa perte de sens et ce matin-là je cherchais en vain un sens à ces douleurs qui me martelaient la tête comme des volées de cloches appelant leurs ouailles récalcitrantes au bercail. J’en étais à mon dixième cachet d’aspirine, sans effet, et je me suis décidé à sortir pour aller à la pharmacie dans l’espoir de trouver un remède à mon mal. C’est à ce moment là que je l’ai vu. Il a absolument voulu que je prenne un café avec lui. Moi ça ne me disait rien, je n’avais rien à lui dire. Ces deux derniers mois sans sa présence geignarde ne m’avaient nullement pesé, mais lui tenait à me parler, je lui avais terriblement manqué – en quoi je me le demande, nous n’avons jamais rien eu à nous dire – et il devait me faire une confidence. J’ai cédé, mal m’en a pris. Il était dix heures trente, trois quarts d’heures plus tard nous étions toujours attablés l’un en face de l’autre au café de la gare. Vous me demandez comment il s’appelle ? Je ne m’en souviens plus mais qu’est-ce que son nom peut vous faire ? Qu’ils s’appellent Pierre, Paul ou Jacques, ils se ressemblent tous, ils ruminent tous leur vie et accablent le premier venu de leurs jérémiades dégoulinantes et ce matin-là le premier venu c’était moi. On s’est retrouvé assis au café l’un en face de l’autre comme deux oubliés de la vie, lui les yeux rouges, le départ de sa femme qui lui collait à la peau et moi avec mes maux de tête déments. L’imbécile répétait sans cesse « Elle est partie, c’est fini ! ». J’ai eu le tort de lui demander des explications pour essayer de comprendre.
- Qui est parti ? Lui ai-je fait.
- Ma femme ! Tu te souviens d’elle ?
Oui, je me souvenais d’elle, une brune insignifiante qui lui menait une vie infernale. J’ai commis l’erreur de lui dire que ce serait l’occasion de recommencer sa vie sous d’autres auspices.
- Quoi ! - m’a-t-il répondu – Non, elle est partie c’est fini !
Ma tête me lançait, impitoyable. Je regardais l’heure mais il ne comprenait rien !
- Elle est partie d’accord – j’ai repris – mais secoue-toi, tu n’es pas le premier à qui ça arrive, ni le dernier que je sache !
- Non, elle est partie, c’est fini !
Il ne savait dire que ça, « elle est partie, c’est fini », alors je me suis énervé. S’il y a une chose que je ne supporte pas c’est qu’on s’apitoie sur soi. Et puis l’heure tournait, la pharmacie allait fermer, et ma tête résonnait de mille piqûres d’épingles.
- Souviens-toi – je lui ai envoyé – elle t’empoisonnait pour un oui pour un non. Et en plus tu pouvais même pas la toucher sans qu’elle crie que tu la dégoûtais ! Bon débarras je te dis !
Son visage s’est alors métamorphosé et j’ai cru qu’il allait m’insulter.
- Tu n’as pas le droit ! Elle est partie, tout est fini, je ne suis plus rien !
Mes migraines s’accentuaient. J’avais l’impression que l’aiguille d’une machine à coudre me perforait le crâne à intervalle rapproché. J’ai essayé de me lever en lui disant que je devais passer à la pharmacie avant la fermeture, mais il s’est accroché suppliant à mon bras.
LE PASSE
Il avait lu cette annonce dans Libération : “ Je prévois le passé 7 jours sur 7. Appelez-moi au 08258962 ”
Intrigué, il avait appelé, non pour connaître son passé, suffisamment remâché pour ne pas l’oublier, mais pour se souvenir de détails qui lui échappaient toujours, mais étaient-ce bien des détails ?
Au téléphone, la voyante lui avait paru sympathique et son prix défiait toute concurrence : 40 euros la séance de 30 minutes. Rendez-vous avait été pris à 9 heures, le mardi suivant. La veille il s’était montré un peu anxieux mais le jour J il partit le cœur plus léger. Il allait enfin connaître les pièces manquantes du puzzle.
La voyante habitait à l’Est de la ville, dans un quartier bourgeois. Elle le conduisit dans une pièce où la lumière entrait à flots et précisa en le voyant cligner des yeux :
- Pour voir son passé, il faut de la lumière, beaucoup de lumière.
Il acquiesça, par lassitude. Elle lui fit signe de s’installer en face de lui et le regarda longuement dans les yeux. Au bout d’une minute qui lui parut très longue elle lui dit, l’air découragée.
- Je ne vois rien.
- Comment ça vous ne voyez rien ?
- Non, c’est bien la première fois que ça m’arrive. Votre passé m’est inaccessible, fermé, verrouillé, comme si vous me défendiez d’aller y voir. Je ne peux rien pour vous. Peut-être qu’ un psychanalyste… et elle laissa la phrase en suspens.
Jamais il n’alla voir de psychanalyste et sa mémoire déclina peu à peu au fil des mois. Un an plus tard il était amnésique.
CINQ ANS
Cinq ans, cinq ans de presque sérénité. Parfois sa présence me revient comme un parfum surgi de nulle part, mais tout glisse, tout passe. Elle avait signé mon arrêt de mort mais c’est elle qui est partie, les hasards de la vie. Aujourd’hui c’est l’anniversaire de sa mort, le cinquième. J’ai fait les choses simplement. Inutile de charger la barque du souvenir. J’ai commandé un gâteau au chocolat où j’ai fait écrire « à notre regrettée Mélanie » ; ça, ce sera après la messe qui sera dite en sa mémoire. Pour l’occasion, je me suis acheté un complet sombre. Je pourrai toujours le remettre pour un enterrement ; les gens qui meurent ne manquent pas. Il suffit de lire la rubrique nécrologique du journal local.
J’ai invité sa famille proche, comme tous les ans, et j’ai écrit une petite élégie, la première depuis cinq ans. Je l’ai relue hier soir, devant la glace ; très bien ce texte, sobre et émouvant. Je suis sûr que ça va les faire pleurer, surtout son frère et son père, ils sont inconsolables. Je me demande pourquoi. Quant à sa mère, elle est soulagée. Seulement une mère ne dira jamais qu’elle est contente que sa fille soit morte ; alors elle pleurera, c’est certain, et je ferai semblant de la consoler dans ma chambre pendant que son mari et son fils resteront au salon à énumérer les qualités de la défunte, comme d’habitude. Une fois par an, elle m’offre son corps - en mémoire de sa fille me dit-elle - mais avec une ferveur que sa fille n’a jamais eue. Elle ponctue nos ébats de petits râles, entrecoupés de cris d’extase, qui me font redoubler d’ardeur. Puis nous nous quittons, comme si de rien n’était, et nous nous donnons rendez-vous l’année suivante pour l’anniversaire de Mélanie…
