Illustrations pour des textes de Gballand

(2009)

LA FEMME DE L'AUTEUR

REVANCHE

Elle en est à son quatrième enterrement de l’année. Elle n’est pas fâchée de leur survivre, insolente. Combien en a-t-elle déjà enterré depuis deux ans : Sept ? Huit ? Neuf ? Sa mémoire est défaillante. Aujourd’hui le tour d’Adèle a sonné. Elle se sent ragaillardie par ces morts qui se succèdent comme autant de clins d’œil à sa longévité. Les vieux du village disparaissent les uns après les autres - le cœur, les poumons, les cirrhoses, l’ennui ou pire … le cancer - mais elle, reste ! Si elle estime qu’elle n’a pas eu de chance côté coeur, elle a au moins eu le bénéfice de la ténacité. Elle s’accroche comme une mauvaise herbe et signe le renouvellement de son bail terrestre à chaque mort qu’elle accompagne au cimetière.

Légère, elle descend le raidillon de l’église au son du tocsin. Jamais elle n’a aimé l'Adèle qui a connu beauté, flirt, honneurs, mariage, sans jamais avoir connu sacrifices et renoncements. Ce n’est que justice de l’enterrer, elle n’a aucune mauvaise conscience d’en éprouver du plaisir. Adèle est la seule qui lui ait inspiré ce sentiment que la charité chrétienne ne tolèrerait certainement pas. Sa mort est bien la preuve qu’il y a un Dieu quelque part pour vérifier le respect de l’équilibre des joies et des peines et elle, elle l’a eu très tôt son lot de peines… D’ailleurs, au village, on l’a toujours appelé « la pauv’ Madeleine ! ».

Les enterrements lui ouvrent l’appétit. A la sortie de l’église elle s’arrête toujours à la boulangerie pour s’acheter une pâtisserie qui symbolise le couronnement de la cérémonie mortuaire : elle l’appelle son gâteau de vie. Aujourd’hui, elle voudrait s’acheter un gâteau à la mesure du bonheur ressenti lors de la messe funèbre. Quand le curé a égrené le chapelet des qualités de la défunte Adèle – comment a-t-il pu ? Il n’y a qu’un curé pour oser ces louanges obscènes, comme si les portes de l’éternité ne pouvaient s’ouvrir que poussées par de grotesques éloges – elle n’a pu s’empêcher de murmurer un « vieille salope » que seule la surdité de sa voisine de banc a pu maintenir dans le silence de la feinte compassion.

Dans la vitrine, les gâteaux s’alignent parfaitement : fraisiers, babas, tartelettes, fondants au chocolat, religieuses… Après chaque enterrement, elle s’offre un gâteau différent, un gâteau qui lui évoque le mort, d’une façon ou d’une autre. Cette fois-ci, elle reste en arrêt devant une charlotte dans sa robe de framboise, qui lui rappelle l’Adèle ondulant son corps fruité dans les fêtes d’antan entre sourires condescendants aux femmes et œillades aguicheuses aux hommes. Cette garce n’a jamais eu honte de ce qu’elle faisait…

Adèle disparue, elle se sent enfin libérée. Dans la boulangerie, Madeleine hésite. Ses yeux vont gravement d’un gâteau à l’autre comme s’il s’agissait de choisir une robe de mariée ; il lui faut se décider entre la religieuse nappée d’une mousseline de chantilly vierge et la charlotte fruitée à la mousse de framboise. Elle opte pour la charlotte qu’elle achète et engloutit sans l’ombre d’un regret dès qu’elle franchit le seuil de la boulangerie. Elle en conçoit un plaisir extrême, peut-être même de la jouissance : une juste revanche sur celle qui, 60 ans plus tôt, lui a volé son fiancé en la condamnant à la virginité à perpétuité.

« Il s’est dépêché de disparaître avant que l’erreur ait un visage* ; depuis quelques temps, les erreurs avaient toujours le visage de sa femme. »

Oui, ça pouvait parfaitement être le début de son nouveau roman, mais aurait-il assez de souffle pour l’achever ? Au moment où il relisait sa phrase pour la dixième fois, sa femme l’appela. Il fit la sourde oreille. Elle insista et frappa à la porte.

- J’écris, répondit-il sans bouger.

Elle riposta.

- Et alors ? Je suis pas un personnage de roman, moi ! J’existe !

C’était son nouveau leitmotiv. Il se leva à regret, tourna la clef dans la serrure et elle entra. Sans hésiter, elle se dirigea vers l’ordinateur et lut la phrase inscrite sur l’écran.

- Tu parles de moi ?

- Non, quelle idée !

- Tu dis bien « sa femme » ?

- Oui, mais c’est la femme du personnage principal, pas la mienne ! Le personnage, c’est pas moi, c’est un homme âgé, blasé, qui veut mettre fin à ses jours.

Elle ne répondit rien mais s’assit devant l’ordinateur, sélectionna la phrase et la supprima.

- Tu es folle ? De quel droit tu touches à mon travail ?

- De mon droit de femme d’auteur. Tu peux bien me dire que l’auteur et le personnage sont deux personnes distinctes, je te dis, moi, que ce qui va guider ce personnage-là, c’est l’inconscient de l’auteur et l’auteur, c’est bien toi, non ?

Il la regarda d’un air méchant. Pressentant une catastrophe, elle préféra partir, mais elle n’eut pas le temps d’atteindre la porte ; il l’assomma avec le presse-papiers qui trônait sur son bureau. Quelques secondes plus tard, il posa l’objet à sa place initiale, s’essuya les mains sur son pantalon et revint s’asseoir devant l’écran de l’ordinateur pour écrire le paragraphe suivant :

« Il décida de faire disparaître sa femme pour quelques temps, peut-être même définitivement, mais rien n’était encore sûr ; il avait un roman à écrire et les choses s’annonçaient difficiles. »

* phrase extraite d’un livre de Virginie Lou

L'ETOILE

J’étais assise sur un banc et j’attendais ma fille qui allait sortir de l’école. Lui, il s’est assis sur le même banc que moi et il a placé entre nous son sac en plastique de la Grande Récré. Il n’avait l’air de rien, je ne me suis pas méfiée. Je faisais semblant de lire un livre. J’ai souvent fait semblant pour voir le monde.

Au moment où j’ai glissé un œil de côté pour l’épier, il a fait de même et nos regards se sont croisés. Il a ensuite fouillé dans son grand sac en plastique ; ce qu’il cherchait semblait jouer à cache-cache avec lui.

- Tenez, je l’ai trouvée, c’est pour vous ! Dit-il en me tendant une étoile en papier brillant argenté.

J’ai souri, mais je n’ai pas pu tendre la main vers l’étoile.

- Prenez-là !

- Mais on ne se connaît pas, lui ai-je dit bêtement.

- Je l’avais achetée pour ma fille, mais je trouve qu’elle est faites pour vous. De toutes façons, ma fille, je la vois plus.

J’hésitais encore à prendre l’étoile. J’observais l’homme, son visage lisse, sans âge, son pantalon fatigué, son pardessus informe, son immense sac en plastique qui peut-être contenait toute sa vie, et j’ai fini par lui dire la vérité.

- Non vraiment, je ne peux pas. Je n’accepte jamais de cadeaux d’inconnus. Et puis les étoiles me font peur.

Il m’a regardé attentivement puis ses yeux sont allés de moi à l’étoile.

- Cette étoile a des pouvoirs, reprit-il, l’air sérieux.

- Justement. Et puis, on ne donne pas une étoile comme ça !

- Ne cherchez pas midi à quatorze heures ! Je vous la donne de bon cœur.

Il avait tellement l’air d’y tenir que j’ai fini par la prendre. Je lui ai fait mes adieux, l’étoile à la main, et je suis allée chercher Laura qui m’attendait déjà devant la porte de l’école. J’ai entendu l’homme crier.

- Vous verrez, elle ne vous décevra pas !

J’ai fait signe à ma fille, l’étoile à la main, mais elle ne m’a pas répondu ; pourtant elle m’avait vue. Au fur et à mesure que je m’approchais de Laura, elle s’éloignait de moi, mon corps semblait léger et mes pieds décollaient du sol à chaque fois que je faisais un pas. Puis je n’ai plus rien vu autour de moi, si ce n’est un léger brouillard qui a tout enveloppé et m’a fait disparaître à moi-même.

Quand je suis revenue à moi, j’étais allongée dans un lit qui n’était pas le mien, dans une chambre que je ne connaissais pas et sur la table de chevet, à côté du lit, était placé une étoile en papier argentée. Une petite fille est entrée. Elle m’a dit « Bonjour maman ». Moi, ça m’a étonnée parce que cette petite-fille là, ce n’était pas la mienne.

LE PARAPLUIE

Lorsque je lui ai demandé ce qu’elle faisait, assise sur les marches du palais de justice, trempée des pluies de printemps, elle m’a répondu « J’attends l’homme ! ». Je n’ai pu m’empêcher de lui dire bêtement.

- De quel homme tu parles ?

- J’attends l’homme, et tant que je ne l’aurai pas trouvé, je ne partirai pas d’ici ! Fit-elle en se levant et en se campant devant moi.

Sa réponse et sa posture n’admettaient aucune réplique. A vrai dire, je la connaissais mal, c’était une collègue que je croisais de temps à autre dans les couloirs du lycée. Nos relations se limitaient à un bonjour, quelques brèves considérations sur les élèves et un au revoir. J’avais bien entendu quelques rumeurs à son sujet, mais rien de grave.

- Ne me dis pas que tu ne l’attends pas, toi ? Reprit-elle avec détermination.

- Mais pourquoi j’attendrai « l’homme », il existe ?

A ce moment là, elle m’a regardée d’une façon bizarre et j’ai compris qu’elle n’était pas dans son état normal. J’aurais pu la rassurer, lui dire que moi aussi je l’avais longtemps attendu mais que j’avais baissé les bras, ou qu’il fallait être patiente ou que… mais je n’ai jamais su mentir ! La pluie lui avait plaqué ses mèches blondes sur le front et je n’avais même pas eu le réflexe de lui offrir un abri sous mon parapluie. Quand j’ai voulu le faire, elle a refusé tout net.

- Je ne me mets pas sous le même parapluie qu’une femme qui met en doute l’existence de l’homme !

J’ai essayé de rattraper ma réplique malheureuse, mais je me suis enfoncée misérablement.

- Enfin Myriam, je voulais juste te dire qu’il y avait des hommes et pas l’homme ! L’Homme avec un grand H n’existe pas, tout comme la Femme avec un grand F, d’ailleurs !

A ce moment précis, elle m’a tourné le dos et elle s’est adressé au premier passant venu – un homme grand et mince. Je l’ai entendue demander « Etes-vous l’homme ? » ; je ne sais pas ce qu’il lui a répondu, mais toujours est-il qu’elle a glissé son bras sous le sien et qu’elle est partie sous son parapluie, sans même m’adresser un regard. Je me souviens encore du parapluie de l’homme, il semblait clignoter, parsemé de petites lumières bleues, phosphorescentes... Depuis, je n’ai plus jamais revu Myriam, ni au lycée, ni ailleurs.

Sucrebleu

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