Extraits de "Je-double"

"Collages" sur des textes de G. Balland

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LA DERNIERE EXCUSE

Encore un jour passé à me chercher des excuses. Y-a-t-il eu un jour, un seul, où je n’en ai pas cherché ? Je crois qu’il y a 40 ans, si j’avais pu me trouver une excuse, je ne serai jamais sorti du ventre de ma mère.

Pour moi, les excuses sont une seconde peau. Du plus loin que je me souvienne, j’avais toujours une excuse à la bouche : pour ne pas rentrer à l’heure, ne pas faire mes devoirs, ne pas aller prendre ma douche, ne pas aller au piano, ne pas me coucher… J’étais très doué en excuses. Je me rappelle même qu’au collège, comme j’avais séché les cours toute une matinée, je leur avais dit que ma grand-mère était morte et que j’avais dû aller à son enterrement. Ils m’avaient cru sur parole.

40 ans à se chercher des excuses. Il n’y a pas à dire, je suis presque passé Maître en la matière. Mon problème aujourd’hui, c’est que je cherche une excuse que je ne trouve pas. Vous me direz certainement, ce n’est pas possible, avec le bagage que tu as, tu ne peux pas ne pas te trouver une excuse. Hélas si ! Aujourd’hui, je cale. Il faut dire que c’est un peu délicat. Je vous explique en deux mots : je voudrais me suicider et je ne sais pas quoi dire pour excuser ce geste que ma femme ne me pardonnera peut-être jamais.

LE MALHEUR DES UNS

« Faites vous-même votre malheur, téléphonez au 02 75 25 88 34 »

Il avait lu cette annonce dans Libération et il avait téléphoné immédiatement. Sans doute fallait-il être un peu fou pour téléphoner, ça tombait bien, il l’était. La première fois qu’il avait appelé, personne n’avait répondu, la deuxième non plus. Ce n’est que la dixième fois qu’une voix de femme lui avait confirmé qu’il était bien chez la personne qui avait passé l’annonce.

- Vous voulez donc faire votre malheur ? s’enquit la voix.

- Oui.

- Pourquoi ?

Sa question l’avait un peu déstabilisé. Il pensait qu’il aurait tout de suite pu faire son malheur, sans avoir d’explication à fournir.

- Je n’ai pas envie de vous répondre.

- Alors je ne peux pas accéder à votre requête.

- Mais pourquoi toutes ses questions ? insista-t-il énervé.

- Pour savoir si vous êtes apte à faire le saut. D’ailleurs il vaudrait mieux qu’on se voit. Je procède toujours ainsi avant de signer le contrat.

La voix était agréable, ferme, grave quoiqu’un peu voilée. Il se laissa convaincre et rendez-vous fut fixé le lendemain, au café la coupole. Elle avait dit qu’elle aurait un chapeau noir à voilette et qu’il ne pourrait la manquer.

Elle était installée près d’une large baie vitrée, habillée de noir. Ses mains arboraient d’étranges mitaines à dentelle et il se dit qu’elle en faisait peut-être un peu trop.

- Bonjour, dit-il en se plaçant devant elle, c’est moi qui vous ai téléphoné hier pour l’annonce.

Elle le regarda derrière sa voilette, puis elle souleva le tulle. Quand il découvrit son visage, il en eut le souffle coupé. Elle remit immédiatement sa voilette en place, comme si trop de choses avaient déjà été découvertes. Il finit par dire, la voix tremblante.

- Alors c’est toi !

- Alors c’est moi. Je me disais que cette annonce te ferait peut-être sortir de ta tanière.

- C’est réussi.

- Tu m’en veux ?

- A ton avis ?

Elle était devant lui et il aurait préféré l’oublier. Comment avait-elle su qu’il répondrait à cette annonce ? En deux ans, elle n’avait pas changé.

- Eh bien assieds-toi. Ne reste pas là, planté !

Il regarda la chaise qu’elle lui désignait, puis finit par s’asseoir sur le bord, prêt à s’enfuir au premier danger.

- Tu chasses les déprimés ? lui dit-il enfin.

- Appelle ça comme tu veux.

- Beaucoup d’appels ?

- Toi et quatre autres. Je t’ai donné la préférence. Je verrai les autres après.

- Et que comptes-tu faire ?

- J’écris un livre, et plus si affinités.

Il la regarda sans comprendre, comme un enfant perdu.

- Un livre sur quoi ?

Je te laisse deviner.

LE JOUR OU JE SUIS MORTE

Le jour où je suis morte, je n’étais pas au meilleur de ma forme. Il faut dire que j’avais passé la semaine à chercher une solution à un problème insoluble. Je n’avais pas eu le temps de m’apprêter ; vous savez ces tenues qu’on met pour les grandes occasions… J’étais habillée normalement, un jean et un pull mauve. Je l’aime bien ce pull, mais pour l’utilisation que j’en ai maintenant, j’aurais mieux fait de le donner. Vous voudriez savoir quel était mon problème ce jour-là ? Vu d’ici, rien de grave : je l’aimais, il ne m’aimait pas, il voulait me quitter, je ne voulais pas, c’était sans solution, à part le tuer pour l’empêcher de partir. L’ironie de la vie : on veut tuer et on nous tue.

Avant de mourir, le jour de ma mort, j’avais déjà fait trois tentatives de suicides, toutes ratées. Pourtant j’y avais mis beaucoup de moi-même. J’aurais nettement préféré mourir ces trois fois-là parce que le jour où je suis morte, je ne voulais justement pas mourir. C’est vrai que tout allait mal, mais je ne voulais plus mourir. J’avais enfin compris quelque chose. Et c’est bien sûr le jour où l’on ne veut pas que les choses arrivent qu’elles arrivent.

C’était un samedi, et le samedi c’est un jour que j’aime, un jour qui fleure bon la liberté conditionnelle. Une parenthèse qui se referme le dimanche soir mais c’est toujours ça de pris. Ce week-end-là j’allais chez une amie. J’avais pleuré presque toute la semaine à cause de Jean qui voulait me quitter, mais mon week-end commençait bien. Mon amie Christine, qui a une maison à la campagne, m’avait proposé de rencontrer un homme « bien », comme elle disait pour me remonter le moral. C’est vrai qu’il était bien, pas sous tous rapports, mais pour ce que j’en avais à faire, il me suffisait.

Quand je suis arrivée chez Christine, c’est lui qui m’attendait. Elle, n’était pas là. Elle l’avait prévenu qu’elle n’arriverait que le dimanche midi et que la maison était à nous. Je ne m’attendais pas à cette surprise. Comment était-il ? Eh bien grand, beau, rien dans le cerveau, et une seule préoccupation : vous devinez laquelle… Ça m’arrangeait. Nous avons très vite fait connaissance. Le soir nous avons allumé un feu de bois. Il était un peu étrange, mais je n’y ai pas fait attention, il savait le faire oublier par d’autres petits détails attachants. Tout se passait bien, très bien même, jusqu’au moment où il m’a appelé à la cuisine pour l’aider.

Il était 20 heures, le moment du journal télévisé. J’aurais mieux fait d’allumer la télé et de rester au salon. Quand je suis entrée dans la cuisine, il n’y avait personne, il était caché derrière la porte et il m’a fait une de ces peurs en me mettant ses mains sur mes yeux ; tout était noir. Pour se faire pardonner, il m’a embrassée longuement, de façon étrange, mais je n’y ai pas fait attention. Ensuite il s’est déshabillé avant de passer le poulet au four, c’était plutôt inattendu, mais ça ne m’a pas choquée, au contraire. A ce moment là, Jean, mon ex, m’était complètement sorti de la tête. Et c’est là que tout a sauté : BOUM ! ! ! Le gaz… J’avais bien senti une odeur étrange mais je n’y avais pas fait attention. Maintenant je me souviens que l’après-midi, il m’avait dit qu’il avait déjà fait deux tentatives de suicide, j’aurais dû y faire attention. Celle-là fut la bonne, en tout cas pour moi, lui je ne sais pas… C’est dommage, parce que je venais juste de comprendre que la mort ne pouvait rien résoudre.

Sucrebleu

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