Illustrations pour des textes de Gballand

(2009)

LES PENDULES

LE DRAGON

La nuit où j'ai volé sur le dos du dragon la vie, pour moi, avait perdu ses couleurs les plus vives. Il y avait juste l’absence qui me dévorait les entrailles. Quand le dragon m’a dit « Viens ! », je n’ai pas hésité une seconde pourtant, je n’ignorais pas que les dragons n’existaient pas. C’était la première fois que je voyageais sur le dos d’un dragon. J’avais un peu peur mais je savais qu’il m’emmènerait hors de moi et je voulais me fuir à jamais.

Nous avons longtemps voyagé, traversé bien des pays, vu l’Alaska et la terre de feu, Le Colorado et le Kilimandjaro, parlé avec des eskimos et des Indiens navajos… puis un jour, j’ai voulu rentrer chez moi. Je croyais que j’étais enfin prête à me retrouver, mais je sais maintenant qu’on se sent toujours plus fort sur le dos d’un dragon. Lui ne m’a rien dit, c’était un dragon discret, de ceux qui parlent peu mais voient tout.

Nous avons à nouveau traversé déserts et forêts, villes et campagnes et par une nuit d’été, il m’a déposée devant la porte de chez moi. Rien n’avait changé, la maison avait toujours deux étages, deux pommiers en gardaient toujours l’entrée et il y avait encore le chien qui aboyait au moindre bruit. Avant de partir, il m’a embrassée, les baisers de dragon ont la douceur des nuits étoilées. Je me souviens que j’ai pleuré lorsque ses ailes ont disparu dans le ciel.

C’était il y a longtemps, tu vois… Je ne sais pas pourquoi je te raconte cette histoire, peut-être parce que tu es le premier à ne m’avoir jamais rien demandé.

Le jour où les pendules sont tombées en panne, j’ai eu l’impression que j’étais dans un cercueil. C’est arrivé en pleine après midi, je somnolais dans mon fauteuil ; le silence m’a réveillée. Sueurs, palpitations, tremblements, j’étouffais, j’étais comme morte. J’ai voulu mettre la télé, impossible ; la radio, pas moyen. Le chien aussi avait disparu. Pas la moindre respiration à part la mienne. Je me suis levée, j’ai ouvert la porte de l’extérieur, pareil ; le même silence. Pas un oiseau, pas une automobile, pas le moindre bruissement de feuilles, pas le moindre mot. J’étais face à moi, face au gouffre, il n’y avait rien à faire. Et c’est là que j’ai entendu crier mon nom « Marie, Marie, Marie… » à plusieurs reprises et de plus en plus fort. On m’attendait. J’ai marché vers celui qui m’appelait et je vous ai trouvé. Vous étiez en haillons, cheveux hirsutes, visage ruisselant, au milieu de la rue. Je ne vous connaissais pas. Je vous l’ai dit, vous avez ri.

Maintenant, le temps a passé et je n’entends toujours aucun bruit. Suis-je morte, suis-je vivante ? Vous me dites que je suis dans l’entre-deux et que je dois faire mes preuves pour revenir chez les vivants. Moi je veux bien, mais quelles preuves ? Pourquoi moi ? Vous parlez ma langue mais je ne vous comprends pas. Vous me dites « Fais un effort ! Essaie d’aimer et on remettra les pendules à l’heure ! » Aimer ? Oui, mais comment ? Aidez-moi, je vous en supplie, j’ai peur de ne plus jamais entendre mes pendules.

LES AIGUILLES

C'EST PAR OU... ?

Jamais je ne l’avais vue sans ses aiguilles à tricoter. Je me suis tout de suite demandé pourquoi elle les transportait toujours dans son sac rouge. N’allez pas croire que je la suivais partout. Non, bien sûr que non, mais souvent je faisais un bout de chemin avec elle, sans qu’elle le sache. J’ai toujours aimé suivre des inconnues. Seulement maintenant, ce n’est plus une inconnue pour moi !

Je l’avais rencontrée par hasard dans un jardin public où elle s’était assise, face au bassin, le regard dans le vide. Ce sont justement ses aiguilles qui m’avaient attiré. A l’époque je cherchais toujours des choses « remarquables » chez les jeunes femmes que je décidais de suivre. Assis sur le même banc, j’avais eu très envie de lui parler, mais je m’étais résolu à attendre un peu, afin de mieux la connaître.

Elle travaillait à mi-temps dans un magasin de chaussures – j’aurais pourtant parié pour un magasin de laine – était mariée sans enfant, mais entretenait une relation avec un homme qu’elle voyait une fois par semaine, chez lui, à l’heure du repas, dans une petite rue non loin de la montagne Ste Geneviève.

Il m’avait fallu cinq mois pour réunir toutes ces informations. Malheureusement, le mois qui avait suivi, j’avais fini par retrouver du travail et, mon emploi du temps s’étant transformé en une suite d’obligations incompressibles ; je ne pouvais plus continuer à vivre dans son ombre. Je ne l’avais donc pas revue pendant presque trois mois, jusqu’au jour où – nostalgique et sans doute abattu par le départ de la femme qui partageait ma vie - je repassai dans ce fameux jardin. C’était un dimanche. Le printemps naissant commençait à essaimer quelques touches vert tendres sur les branches des arbres et les bancs avaient oublié l’humidité de l’hiver. Sans l’avoir prémédité, je me retrouvais près du bassin. La femme aux aiguilles à tricoter était assise sur le même banc où je l’avais rencontrée neuf mois plus tôt, le regard vide. Je m’assis à côté de son sac rouge d’où dépassaient ses aiguilles et la examinai à la dérobée, attendant que quelque chose se passe. C’est elle qui me parla la première, et d’une voix si neutre que j’en fus surpris ; j’avais sans doute espéré autre chose.

- Je vois que mes aiguilles vous intéressent. Je vous les donne si vous voulez

Interloqué par cette entrée en matière, je ne sus que répondre mais mon silence ne la gêna pas, au contraire.

-Oui, je veux m’en débarrasser, elles m’ont déjà beaucoup trop fait souffrir !

-…

-Vous vous demandez sans doute comment des aiguilles peuvent faire souffrir ?

-C’est à dire que… enfin oui. Ce n’est pas que je sois curieux, mais ça m’intéresserait de connaître un peu leur histoire.

-Rien que de très banal, vous savez …

-Si vous me trouvez indiscret…

-Mais non, pas du tout ! Je veux vous les donner parce que c’est un cadeau qu’on m’a fait et que je ne peux plus garder. Celui qui me les a données ne mérite plus que je pense à lui.

-Excusez-moi de vous poser cette question idiote, mais comment un homme peut être amené à faire un tel cadeau à une femme ?

A ce moment là, elle fut secouée d’un fou rire bruyant, ses cheveux tournoyèrent sur ses épaules, puis finirent par se calmer et elle me répondit le plus sérieusement du monde.

-Peut-être parce qu’il voulait que cette femme le tue !

Je ne trouvai rien à lui répondre. Vous penserez peut-être que je n’ai pas l’esprit d’à propos, et vous aurez raison. Elle me donna ses aiguilles, je les acceptai sans mot dire, puis elle se leva et partit. Je restai assis, seul sur mon banc, le regard perdu, jusqu’au moment où le sifflet d’un agent de police me sortit de ma rêverie et que je me décidai à rentrer chez moi par le chemin le plus long.

Ce n’est qu’hier soir que j’ai ressorti ces fameuses aiguilles à tricoter que j’avais acceptées comme je ne sais quel gage… Je les ai tournées et retournées sous la lumière de la lampe jusqu’à ce que je finisse par apercevoir une petite trace rouge, sur chacune des pointes. Je les ai passées sous l’eau, mais les taches ne voulaient pas partir. Je me suis alors décidé à passer un coton imbibé d’alcool sur la pointe de chacune d’entre elles, mais la trace était tenace, comme un souvenir qui résiste au temps.

Dans sa vie, il n’a eu qu’un but : me contredire. Quand j’indiquais une route, il en prenait une autre ; si je montrais le nord, il regardait le sud et si je disais rouge, il me répondait vert. Notre vie était un contresens. Nous avions atteint ce que j’ appellerais « le seuil de l’angle mort ».

Au bout de 5 ans, nous ne nous parlions plus. Nous griffonnions sur des papiers les mots du quotidien : « Ferme le gaz !», « Donne à manger au chien ! » ou « Achète du pain ! »…

Un beau jour, j’ai cessé de lui écrire, je n’avais plus d’encre. C’est à ce moment là qu’a germé en moi l’idée de le tuer, idée chassée très vite. Moi ? Le tuer ? Non, je respecte trop la vie, même la sienne !

Lui, par contre, il n’a pas hésité, et maintenant je coule des jours paisibles sur cette colline… Vous voulez savoir où j’habite ? Et bien c’est par là… vous suivez l’allée centrale, vous prenez la cinquième allée à gauche, et c’est tout au fond, juste sous l’érable. Vous verrez, elle est en marbre rose. Ah, ça, il m’a gâtée !

« Fais-moi la courte échelle, il faut que je vérifie un truc ! », C’est ce qu’elle lui avait dit la première fois qu’elle lui avait vraiment parlé. Est-ce qu’on demande ça à un garçon la première fois ? Il n’avait pourtant pas refusé et avait placé ses mains tout contre le mur afin qu’elle puisse se hisser. Il faisait beau, une brise légère agitait les feuillages et, pendant qu’elle regardait de l’autre côté du mur, lui regardait ses jambes blanches qu’il aurait bien aimé caresser.

- Je t’ai pas demandé de regarder mes jambes !

Comment avait-elle su ? Et elle avait rajouté comme par provocation.

- Mais si ça t’amuse, te gêne pas !

Il avait rougi. Juste après, elle avait poussé un cri de surprise et lui avait dit d’un ton dépité.

- Ils font l’amour !

- Qui ?

- Lui et elle.

- Tu les connais ?

- Lui, oui.

C’est tout ce qu’elle avait daigné répondre.

- Aide-moi à descendre, avait-elle ajouté d’un ton sec, j’en ai assez vu pour aujourd’hui.

Une fois à terre, elle l’avait regardé droit dans les yeux en lui demandant.

- Je te plais ?

Il avait répondu que oui, sans oser fixer ses yeux clairs.

- Alors fais-moi l’amour !

- Maintenant ? Avait-il articulé la gorge sèche.

- Oui ! C’est maintenant ou jamais !

Et les yeux brillants, elle s’était collée contre le mur.

Sucrebleu

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