Illustrations pour des textes de Gballand
(2009)
L'AMPOULE
Elle se souvenait qu’elle était sortie de chez elle à midi parce qu’elle n’en pouvait plus ; il lui était apparu comme une évidence qu’elle devait coucher avec le premier venu. Une nécessité. Une façon de retrouver goût à la vie. Quand elle ferma la porte de son appartement elle voulut faire marche arrière, mais non, elle devait coucher avec un inconnu. Personne ne le saurait à part elle et lui qu’elle ne reverrait plus. Il fallait que disparaisse le petit goût amer de sa dernière rupture.
Elle s’habilla de façon sobre. Le programme était simple : choisir un homme, engager la conversation et coucher avec lui. Elle avait toute la journée devant elle.
Elle flâna dans les rues, suivit la Seine, laissa passer plusieurs occasions – notamment un homme qu’elle aurait pu suivre s’il n’avait fait le premier pas – puis s’assit sur un banc parce que ses chaussures la faisaient horriblement souffrir. Un drôle de type y était déjà assis. Il ne rentrait pas dans la catégorie qu’elle s’était fixée ; elle était très à cheval sur l’hygiène. En le regardant à la dérobée, elle vit qu’il devait avoir dans les trente ans, qu’un drôle de chignon ornait le haut de son crâne et que sa salopette avait vu bien des orages.
Jamais elle n’aurait dû mettre ses nouvelles chaussures pieds nus. Elle finit par sortir un pansement de son sac et essaya tant bien que mal de juguler son ampoule qui avait pris des proportions inquiétantes ; la peau avait terriblement rougi et son pansement n’arrivait pas à couvrir toute la surface de son talon.
- Ça fait mal ? Lui demanda l’homme assis à ses côtés, l’air compatissant.
Elle hésita à répondre mais ne voulut pas paraître mal élevée.
- Oui, quelle andouille je fais d’être sortie avec ces chaussures-là, justement aujourd’hui !
- Qu’est-ce qu’il y a aujourd’hui ?
Elle éluda :
- Rien, rien d'important.
- Vous voulez des pansements ? J’en ai.
- Je veux bien, merci.
Il chercha dans l’une des poches de son sac à dos et elle en profita pour le détailler du regard. Il sortit sa boîte de pansements l’air triomphant et la lui tendit en souriant.
- J’en ai de toutes les tailles. Choisissez, lui dit-il.
- Merci, vous me sauvez la vie.
Et si elle lui posait sa question, à lui ? Après tout pourquoi pas ? Elle l’embarrasserait, c’est certain, mais ce n'était pas le genre d'homme à se formaliser.
- Je voulais vous demander… - commença-t-elle dans un souffle - enfin c’est un peu compliqué… est-ce que vous coucheriez avec moi ? C’est une question de vie ou de mort ! conclut-elle gênée.
Après un silence qu’elle trouva long il lui répondit :
- Si c’est une question de vie ou de mort, je ne peux pas refuser.
Il se leva, lui tendit la main et elle y glissa la sienne.
Pourquoi cette histoire lui revenait-elle à fleur de mémoire ? Sans doute parce qu'il faisait beau, que ses pieds nus gonflaient dans ses nouvelles chaussures en cuir et qu’elle se sentait seule depuis le départ de son mari et de son fils.
Ce type, elle ne l’avait jamais revu. Pourtant il lui avait donné une adresse, loin, en Grèce, une maison au bord de la mer, et il lui avait même dit " Tu viens quand tu veux". C’était il y a tellement longtemps, mais elle avait gardé son adresse, comme une relique, dans une petite boîte au fond du tiroir de sa table de nuit.
Elle revoyait encore son torse lisse, ses jambes minces, leur étreinte fugace, et ce livre, dont il lui avait lu des extraits jusque tard dans la nuit.
Elle l’avait aimé.
LA MEME CHOSE
- La même chose s’il te plaît
- T’es sûr ? Allez, arrête de boire, je sais bien que je devrais pas te dire ça, si je le disais à tous mes clients, j’aurais plus qu’à mettre la clef sous la porte, mais toi c’est pas pareil, t’es un ami.
- Arrête ton baratin, la même chose !
L’homme observe son verre vide où la mousse a laissé une petite écume blanche. Elle est belle cette écume, elle lui rappelle la plage où il a longtemps passé ses vacances avec sa femme et son fils, une petite plage où personne n’allait ; le raidillon qui y donnait accès éloignait les vacanciers habitués aux chemins goudronnés où les voitures s’alignent dans une enfilade impeccable.
Il est seul maintenant. Il observe la petite écume blanche sur le bord du verre, la même petite écume qui ourlait la plage où son fils jouait avec la mer. Il se souvient des cris mêlés de vagues qui se brisaient sur la grève et que les vents balayaient au-delà des terres. Où es-tu maintenant ? Où es-tu ? Il remarque la courbe parfaite du verre où le doigt épouse un contour sans aspérité, lisse comme les galets que la mer tourne et retourne en son perpétuel mouvement, lisse comme sa vie d’alors. Sa tête lourde heurte le comptoir et le choc le fait sursauter.
- Allez, arrête de boire, je te dis, tu crois que ça va arranger ta vie, tu crois que t’oublies avec ce putain d’alccol, t’oublies rien, tu t’abrutis, t’éloignes tout le monde avec tes conneries ! Tu m’entends ?
Il ne comprend rien à ce qui lui arrive. Pourquoi la vie ne veut plus de lui ?
- Boucle-là et laisse-moi boire ! Si j’arrête, je me tire une balle dans la tête.
Il n’a plus envie de parler ; il préfère vivre dans le désert de l’alcool. Il prend son verre et le balance doucement pour imiter le clapotis de la mer contre les rochers. « Attends-moi Pierre, j’arrive, je finis mon journal. » Il est sur la plage, le vent se lève mais Pierre veut aller à la pêche. Il est déjà prêt avec son épuisette et son seau à trésor. Il finit son article mais quand il relève la tête Pierre a disparu. Une fois de plus il ne l’a pas écouté. Le vent enfle sa vareuse et le souffle lui manque pour hurler à la mer « Attends-moi ! » Il aperçoit sur les rochers une silhouette fragile – « Pierre, reviens tout de suite, reviens je te dis ! » - Puis il court et se fond dans le vent. « Reviens Pierre, reviens ! » - mais une déferlante d’écume emporte Pierre dans son gouffre humide. Il n’a rien pu faire. La mort lui laisse le fracas des vagues qui emportent le corps de l’enfant dans leur demeure de sel.
Il observe la petite mousse blanche sur le bord de son verre.
- La même chose !
