Extraits de "Je-double"

"Collages" sur des textes de G. Balland

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LE PRINCIPE DU PLAISIR

Je prenais mon plaisir avec application comme une élève soucieuse de bien réciter sa leçon. Tout était réglé comme un cours : les préliminaires « sortez vos cahiers et posons le matériel sur la table : pantalon, chemisier, slip, soutien-gorge… », l’expérience pratique et pour finir la conclusion, très synthétique, c’est à dire, éjaculation point à la ligne. Vous faites une drôle de tête, ça vous choque ?

Et quand je dis que je prenais mon plaisir, c’est inexact, j’oublie l’essentiel, je faisais semblant de prendre mon plaisir. Je ponctuais toujours ses performances de petits cris semi-extatiques qui l’excitaient et finissaient peut-être par m’exciter moi-même, allez savoir… L’être humain est d’une telle complexité.

Je pense que le problème de mon ex-mari, c’est son éducation. Il est beaucoup trop poli. Et je suis intimement persuadée que le sexe ne peut faire bon ménage avec la politesse. A chaque fois qu’il voulait me toucher, il me demandait la permission, ça a fini par me lasser et me retirer toute spontanéité. Il disait par exemple : « Isabelle, est-ce que cela te dérangerait que je mette mon doigt dans ton vagin ? ou « Aurais-tu l’amabilité de me laisser toucher ton clitoris ? ». Il faut que j’ajoute – et c’est important pour comprendre la suite – que ses halètements de bête furieuse et les grossièretés qu’il pouvait éructer lorsqu’il travaillait mon corps avec acharnement étaient tout à fait aux antipodes de la courtoisie verbale qu’il manifestait par ailleurs. J’avais fini par détester ses lunettes cerclées d’or, sa politesse exquise, sa peau blanche, ses chemises impeccables et son corps faussement malingre qui s’épanchait sur moi chaque semaine.

Avec lui, c’était l’école du sexe avec tout ce qu’auraient d’ennuyeux des cours de sexe dispensés dans un cadre scolaire. Chaque semaine, j’avais droit à une nouvelle position et chaque position était analysée minutieusement. C’est tout juste s’il ne se mettait pas de note. Vous pensez peut-être que j’exagère ou que je mens, mais je vous promets que les choses se passaient ainsi. Il avait un je ne sais quoi d’obsessionnel dans son exploration méthodique et rationnelle du plaisir.

Avec lui, j’ai toujours eu une sainte horreur de l’expression bestiale du sexe. Comment pouvait-il hurler de cette façon lui qui était si poli, si blanc et si parfait hors du lit ; l’été je devais même fermer les fenêtres avant chacun de nos ébats de peur d’affoler nos voisins, un vieux couple si gentil. Heureusement, nous n’avions pas d’enfants.

Comme je vous l’ai dit, je me contentais pour ma part de petits gloussements discrets et réguliers que je devais assimiler, à l’époque, à de pseudo-orgasmes. Quelle naïveté ! Mais comment savoir si on préfère les tomates aux courgettes si on ne goûte jamais aux tomates. Voilà, c’est aussi simple que ça, j’ai décidé de goûter aux tomates et j’ai fait l’amour avec Paul le jour où nous nous sommes rencontrés.

Paul m’avait pris en stop sur le bord de la route par une journée ensoleillée de juin, m’a voiture était tombée en panne du côté de Versailles et je faisais des gestes désespérés aux automobilistes qui passaient. Il a été le premier à s’arrêter. Peut-être qu’inconsciemment j’ai voulu le remercier, mais je ne regrette rien, vraiment. Nous bavardions gaiement dans sa voiture quand il m’a proposé d’aller boire un verre chez ses amis, rue des blancs manteaux, avant de me ramener chez moi. J’ai accepté et voilà ! C’est arrivé dans la cage d’escalier en sortant de chez ses amis, aussi soudainement qu’une envie de faire pipi, entre le premier et le deuxième étage. J’étais coincée contre un mur, une plinthe meurtrissait la chair de mon dos, Paul s’était placé en contrebas et me soulevait légèrement, mon pantalon avait glissé sur mes jambes, l’endroit était sordide mais rien d’autre n’avait d’importance que le va et vient de son sexe en moi. Je n’étais plus moi mais une autre Isabelle. Je m’étonne encore de l’intensité de ce que j’ai ressenti à ce moment là, c’était… comme une explosion atomique intérieure, un Hiroshima sexuel, j’étais haletante, épuisée, je ne comprenais pas ce qui m’arrivait et Paul a été obligé de me porter jusqu’à la voiture. Il m’a déposée devant chez moi, m’a doucement embrassé avant de partir, et je ne l’ai plus jamais revu. C’était il y a cinq ans. Depuis mon mari m’a quitté. Il a bien fait, car je n’aurais jamais eu le courage de le faire moi-même.

Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça. C’est idiot, on vient juste de se rencontrer, je vous connais à peine. Vous m’avez offert un café à la Coupole, on se promène bras dessus bras dessous au jardin du Luxembourg depuis une heure, la journée est belle, je pourrais vous parler de mille autres choses, de travail, de cinéma ou de littérature, mais je vous entretiens de ma vie sexuelle et pire, je crois que j’y prends plaisir. Vous devez trouver ça un peu… surprenant, gênant peut-être ? J’essaie de me mettre à votre place et je me demande ce que vous devez penser de moi. Ne vous méprenez surtout pas ! C’est juste que j’aime être avec des hommes que je ne connais pas ; avec eux, je me confie plus facilement, je suis moi-même, je peux parler de ce que je ressens… Bien sûr que vous pouvez m’embrasser, pourquoi ne le pourriez-vous pas, c’est idiot ! J’adore être embrassée, surtout par des inconnus. Nous pourrions même… mais je ne sais pas si vous accepteriez, j’ai peur de vous choquer, je ne vous connais pas assez, nous pourrions même passer la soirée ensemble. Vous êtes d’accord ? Parfait, je n’avais justement rien à faire ce soir et j’avais tellement peur de rester seule. Je crois que je supporte de moins en moins la solitude… Tenez, embrassez-moi encore une fois. Quand je sens votre bouche, j’ai vraiment l’impression d’être vivante, ça peut sembler idiot, mais lorsque vous m’embrassez, vous me ramenez à la vie, un peu comme si vous étiez le prince charmant et moi la Belle au bois dormant. Vous devez me trouver très fleur bleue n’est-ce pas ? Allez-y, j’attends, embrassez-moi…

DECROCHER LA LUNE

Une fois la lune décrochée, elle la plierait méticuleusement dans un drap blanc puis elle la rangerait dans une valise, comme elle l'avait fait pour le reste. Une valise de plus qu’elle pousserait dans le couloir où il lui restait juste assez de place pour se faufiler. Bientôt, elle serait prête.

PS : texte écrit dans le cadre des « impromptus littéraires ».

LE DERNIER VOYAGE

« Je sais exactement où vous êtes, vous ne m’entendrez pas arriver. Vous n’avez pas besoin de vous habiller, restez en pyjama, ce sera parfait. Pourquoi vous habiller alors que vous allez passer de l’autre côté ? Surtout ne me dites rien, je sais que vous avez peur, que vous voudriez peut-être même changer d’avis, mais ce n’est plus possible ! Vous avez apposé sur la feuille votre index trempé dans l’encre de votre sang et vous saviez parfaitement, au moment où cela a été fait, qu’il serait impossible de revenir en arrière. Vous allez mourir dans six heures. Voyez les choses sereinement, ne résistez pas. Plus vous résisterez, plus l’attente vous paraîtra odieuse ; n’en aviez-vous pas assez de cette comédie que vous ne pouviez plus jouer ? Vous êtes tous pareils, tristes vivants ! Vous prenez des mines effarouchées et vous finissez par avoir peur de ce que vous avez vous même librement choisi. Gardez la tête froide et souvenez-vous que pour vous la vie n’était qu’une suite de drames, une suite d’insatisfactions, une suite de remords ; c’est vous qui me l’avez dit ! Et si l’envie vous prenait à nouveau de faire le bilan, bonheurs d’un côté et malheurs de l’autre, vous verriez que vous avez pris la seule décision possible : mourir. A quoi sert de vous agripper aux parois glissantes de la vie et d’y abîmer vos mains déjà si fatiguées ? A quoi sert de vous inquiéter de ce qui viendra demain puisque demain ne sera pas meilleur qu’aujourd’hui ? A quoi sert de crier votre soif de vivre alors qu’il y a une semaine encore vous méprisiez les petits bonheurs que la vie vous apportait ? A quoi bon vouloir recommencer alors que si vous recommenciez vous feriez exactement les mêmes erreurs ? »

Allongée sur son lit, en pyjama, l’écouteur collé à l’oreille, elle entendait la voix murmurer son discours implacable, elle voulait l’interrompre ou raccrocher, mais elle ne pouvait pas. Etait-ce une vraie voix ou un enregistrement que l’on passait à tous ceux qui, comme elle, étaient dans le sas de la mort ? Elle avait envie de crier : NON ! JE NE JOUE PLUS ! Mais elle savait qu’il était trop tard…

« Il vous reste exactement 6 heures avant mon arrivée. Je vous conseille de rester allongée ; si vous bougez, vous risquez de mourir avant terme et ne pourrez espérer bénéficier de l’offre promotionnelle qui vous a tant séduite. Ne bougez pas et attendez-moi sagement les 6 heures qui vous restent. Je sais que l’attente est douloureuse mais bientôt le mot « attente » aura perdu pour vous toute signification. »

La voix raccrocha et elle resta étendue, le visage pâle, les yeux fermés, le corps immobile, les mains sur le ventre, elle l’attendait.

Sucrebleu

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