Extraits de "Je-double"
"Collages" sur des textes de G. Balland
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UN DIMANCHE DE MIEL
« L'air est couleur du miel, je sors », voilà ce qu’il m’a dit avant de claquer la porte et ça m’a mis la puce à l’oreille. Comment lui, d’ordinaire si cynique et si déprimé par les hivers normands, pouvait-il me dire une chose pareille en plein mois de janvier ?
Je me suis décidée à le suivre pour la première fois de ma vie. Le ciel bas et gris semblait plomber mes semelles de brume. Quand il a pris le boulevard des Belges, je lui ai emboîté le pas en rasant les murs, difficile de suivre quelqu’un sur ce boulevard ouvert à tous les regards ; puis il a tourné à droite, rue de Crosne, il a traversé la place du Vieux marché, il est remonté près du Tribunal puis il s’est engouffré dans un café qui fait l’angle de la rue Percière. Assis non loin de la porte, il a commencé à rédiger une lettre. Au bout d’un quart d’heure – je commençais à avoir les extrémités des doigts gelées car le froid était mordant – une femme grande et mince entièrement vêtue de noir est entrée dans le café. Je n’ai pu distinguer son visage car elle portait un chapeau à voilette. En la voyant, il a vivement replié sa lettre et il lui a souri comme il ne m’a jamais souri, longuement, tendrement ; il semblait heureux. Elle s’est assise en face de lui mais n’a pas soulevé le crêpe noir de son voile. D’un geste passionné, il lui a pris ses mains et les a embrassées. Ils sont restés ainsi de longues minutes. Après je suis partie, je ne pouvais plus supporter ce tête à tête. J’ai marché dans les rues et je me suis noyée dans la brume.
Je me demandais si cette femme était la mort ou l’amour…
LE SANG
« Quand une étoile saigne, il y a du souci à se faire », c’est ce qu’il lui avait dit, l’air de rien, et à force de mettre le doigt là où ça saignait, il en avait fait une écorchée vive. Pourquoi prenait-il plaisir à la faire souffrir et pourquoi l’acceptait-elle ? Où l’avait-il connue pour se permettre ainsi des prédictions qui défiaient la vie ?
Elle l’avait souvent questionné mais il avait toujours soigneusement évité les réponses ; il ne répondait que par phrases prophétiques qui la renvoyaient à son mystère. Un jour elle saurait.
Un beau matin, alors qu’il se rasait dans la salle de bain, elle lui avait posé une question plus pressante. Il l’avait regardée dans le miroir, le rasoir suspendu, et il avait fait un geste qu’elle n’aurait jamais imaginé possible. Une goutte de sang avait alors perlé de son doigt, puis une autre et encore une autre. Il les avait calmement recueillies dans la paume de sa main et quand il avait jugé la quantité suffisante, il avait trempé son index droit dans le sang et avait écrit sur le miroir, en lettres majuscules : « DANGER ! » ; et son visage s’était fermé au fur et à mesure qu’il traçait les lettres sur le miroir.
Elle avait alors compris que cet homme, qu’elle avait un jour pris pour un ange, pouvait être le diable.
Un jour, sans doute la tuerait-il pour ne pas avoir à se tuer lui-même…
L'ETRANGE ETRANGER
A Pierreval,
Voilà 20 ans, vous avez assassiné une première fois en accusant mon père, George Laval, d’avoir tué ma mère alors qu’elle-même avait décidé de mettre fin à ses jours. J’avais 10 ans et j’ai assisté à la lente agonie d’un homme qu’une ville bien pensante avait décidé d’éliminer parce qu’elle le jugeait coupable. J’étais enfant et montré du doigt : « J’étais le fils de l’assassin » ! Mon père s’est pendu mais la ville a continué sa petite vie médiocre comme si de rien n’était. Je suis revenu 20 ans plus tard. Je vous ai regardés vivre la même petite vie et je vous ai haïs. Vous avez assassiné un père et vous assassinez un fils, mais cette fois vous vous souviendrez.
L’étranger
Le Commissaire mit la lettre de l’étranger dans sa poche, n’avait-il pas une dette envers lui ? Il lut la lettre le jour de son enterrement. Ils n’étaient que quatre dans le cimetière où le soleil déversait le flot de ses rayons brûlants : le curé, le maire, l’enfant et lui.
Il ne venait de nulle part, il était arrivé seul, sa valise à la main. La ville l’avait vu longer la rue droite qui la traversait par un après midi de vent et de bruine. Tout le monde avait murmuré « un étranger » et l’avait suivi jusqu’au plus loin où les yeux pouvaient le suivre dans le vent et la bruine. L’étranger était allé jusqu’au panneau annonçant la sortie, puis il avait fait demi-tour et était revenu au cœur de la ville par la même rue droite. Son chemin inverse avait intrigué ceux qui étaient restés derrière leur fenêtre et le retour de l’étranger avait été commenté au sein des foyers. Chacun avait avancé les hypothèses les plus folles mais personne n’avait reçu de réponse.
L’étranger était maintenant dans la ville depuis quinze jours. Il sortait à heure fixe et ne parlait à personne. Il marchait les yeux perdus dans l’infinie mélancolie. La curiosité de la ville était à son comble : qui était-il ? D’où venait-il ? Que cherchait-il ? L’étranger, lui, suivait le même chemin et ses pas, chaque jour, le menaient aux archives de la mairie. Il ne consultait qu’un seul livre et la secrétaire avait déjà nourri de ses moindres gestes la ville affamée :
- Il arrive toujours à la même heure, il me salue, il me tend un papier où sont écrits ces mots - je veux consulter le registre des décès - et tous les matins il consulte le même registre pendant une demi-heure. Ensuite il part et me remercie de la tête. Jamais un mot, jamais un sourire. Cet homme est bizarre : il nous veut du mal, avait-elle conclu.
La ville avait peur de l’étranger. Seule une enfant sourde et muette s’obstinait à suivre l’homme. Il lui donnait parfois la main et ils glissaient ensemble dans la ville : les traces de l’étranger étaient les siennes.
Ce qui n’avait été qu’une peur diffuse qui s’était collée aux murs des maisons et s’était insinuée dans les ruelles obscures devint une forêt de mains accusatrices qui apposèrent leur signature au bas d’une pétition pour réclamer au Maire l’expulsion de l’étranger. Le Maire, soucieux d’être réélu, transmit d’urgence la pétition au Préfet qui fit intervenir le commissaire de la ville la plus proche.
Lorsque le commissaire partit pour Pierreval, en ce samedi lointain, la pluie s’était calmée et le vent égouttait les branches des arbres dans des flaques d’eau rétives. Il regarda ses deux adjoints et leur placidité le rassura : le monde était bien tel qu’il avait toujours été. La voiture s’arrêta devant l’auberge de Pierreval où l’étranger résidait. Il eut subitement envie de rebrousser chemin mais il savait que c’était impossible. Sur le perron de l’auberge, une enfant assise laissait couler des larmes tranquilles sur ses joues pâles. Il lui parla mais elle semblait ne rien entendre. Il eut un geste d’impatience puis sonna. Une femme lui ouvrit et lui désigna d’un geste la chambre de l’étranger comme si elle avait attendu son arrivée depuis toujours. Il monta l’escalier suivi de ses adjoints. Au premier coup frappé, il n’obtint aucune réponse. Il frappa une seconde fois, puis ouvrit la porte ; le métal froid de la poignée lui laissa un sentiment désagréable. Quand la porte s’ouvrit, il vit une chaise renversée et des pieds qui pendaient dans le vide. Il n’oublierait jamais ce visage qui l’accusait au bout de la corde. Il resta immobile pendant que ses deux adjoints décrochaient le corps en silence. Une lettre blanche dépassait de la poche de l’étranger. Il la déplia et les mots griffonnés traversaient depuis ses nuits d’insomnie.
