2010

GB &CC

Vous vous rendez compte ? J'inspire !

Le tigre

Les minutes sont bleues

Elle était restée longtemps devant la cage du tigre, non par hasard, mais par nécessité. Ce tigre lui en rappelait un autre, plus inoffensif, celui qu’elle avait eu enfant et qu’elle enfouissait chaque soir sous ses draps depuis l’âge de 12 ans. C’est avec lui qu’elle avait eu les plus longues conversations après l’accident. Et à 23 ans, elle lui parlait encore.

Quelques larmes roulaient sur son visage quand un homme arriva près d’elle. Il la fit sursauter :

- Alors, on aime bien se faire peur ?

Elle ne jugea pas utile de lui répondre. Elle n’aimait ni sa voix, ni ses yeux. Il insista pourtant :

- Je vous observe depuis tout à l’heure et il y a un truc étonnant.

Elle attendit qu’il finisse sa phrase mais ne daigna pas renchérir :

- Vous parlez toute seule et vous dites toujours la même chose : « Elle n’avait qu’à faire attention, c’est de sa faute. »

Elle le regarda terrifiée.

- Mon dieu, fit-elle en tremblant.

- Quelque chose de grave ? Dit-il, compatissant.

On lui avait appris que les affaires avançaient plus vite avec les femmes quand on les écoutait ; et quand il disait « les affaires », il suivait le chemin paternel : des maîtresses à ne plus savoir qu’en faire et une épouse qui s’échinait à faire comme si tout était normal.

- J’ai dit quelque chose d’autre ? S’inquiéta-t-elle.

- Non, enfin je crois pas. Je vous invite à prendre un verre pour vous remettre de vos émotions, d’accord ? Et il accompagna ses paroles d’un geste amical.

Cette fille était pour lui. Il avait déjà remarqué que, plus les femmes allaient mal, plus elles couchaient vite. Ils sortirent du zoo et marchèrent quelques instants en silence. Il fallait toujours respecter les moments de silence chez les femmes, c’est ce que son séducteur de père lui avait appris. Il lui disait toujours « Laisse-les macérer un peu, joue la compassion et après, elles tomberont comme des mouches ! ».

C’est elle qui rompit le silence :

- Vous savez, tout à l’heure, je parlais de ma sœur jumelle, elle est morte quand j’avais 12 ans.

- Vous ne voulez pas qu’on aille au café pour en parler, lui dit-il avec une infinie douceur.

Elle accepta. Elle était plutôt bien faite, pas très grande mais une taille mince et des fesses qui promettaient, il avait toujours été fasciné par les fesses des femmes. Son visage aux traits réguliers encadré par de longs cheveux noirs lui avait presque plu, mais il lui manquait quelque chose : la sensualité. Tant pis, il ferait sans.

Une fois installée sur la banquette du café, elle se laissa aller comme il le prévoyait et elle lui raconta par le menu la sombre histoire. Il put même emprisonner sa main dans la sienne et la caresser à plusieurs reprises. Elle s’abandonnait presque. Bientôt elle serait mûre et il pourrait la retourner entre ses griffes.

Elle égrenait ses confidences et sa voix parfois se brisait. Elle l’aurait presque attendri s’il n’avait pas été préoccupé par son objectif final : coucher avec elle le plus vite possible pour rajouter une croix à sa liste. Il nota tout de même que cette fille était étrange et qu’il devrait peut-être s’en méfier, mais il lui en fallait plus pour l’arrêter.

Une heure plus tard, ils cheminaient bras dessus bras dessous sur les bords du Rhône. Sans vouloir se l’avouer, il repensait à l’histoire qu’elle lui avait racontée et il se demandait comment on pouvait tuer sa sœur jumelle sans le faire exprès à l’âge de 12 ans ?

L’après-midi était chaude, les bords du Rhône déserts et ils se laissèrent tomber dans l’herbe que des pailles de soleil avaient jaunie ici ou là. Quand il l’embrassa, il se souvint du goût du sexe et oublia le meurtre. Il lui murmura quelques mots stupides, de ceux qui glissent sur la peau et accompagnent les mains qui fourragent sous les robes. La jeune femme osa même glisser sa main jusqu’à son sexe renflé mais elle la retira aussitôt, comme effrayée. Ensuite, elle resta immobile et les doigts de l’homme se faufilèrent sous l’élastique de sa culotte pour cueillir le fruit trop longtemps attendu. Elle avait légèrement tressailli et respirait un peu plus fort. Ses doigts se firent plus précis et ses mots onctueux lui parlèrent du miel de sa vulve. Jugeant qu’il était temps, il enleva sa ceinture et déboutonna son pantalon. Sans doute n’aurait-il pas dû le faire à ce moment-là, ni aussi vite, car elle se releva immédiatement et lui dit que non, ça suffisait.

Il se montra menaçant :

- Comment ça, ça suffit ? Tu te laisses caresser, tu jouis et moi ? Et moi putain ?

Elle n’attendit pas la suite et courut vers la ville qui au loin étageait ses maisons et ses collines. Il n’eut aucun mal à la rattraper. Dans sa hâte il ne vit pas le couteau dont la lame brillait au creux de sa main droite. Elle le lui planta en plein cœur, d’un geste mécanique qu’elle semblait avoir déjà accompli plusieurs fois. Il s’accrocha désespérément à elle mais d’un mouvement brusque, elle réussit à se dégager de ce corps qui la dégoûtait. Avant de le quitter, elle eut un dernier regard pour lui et murmura : « Il n’avait qu’à faire attention, c’est de sa faute. »

C’est l’absence qui m’a fait sursauter. L’absence du carillon, l’horloge silencieuse. Qui avait eu le réflexe de faire taire le temps alors que le corps de ma mère avait déjà déserté la maison. Mon frère aîné? Non. En bon mécréant, il avait bien gardé quelques traditions séculaires, mais pas celle-là. La mort ne l’intéressait pas, juste l’argent qui pouvait surgir inopinément et qui épongeait le train de son luxe tapageur qui lui tenait lieu de raison de vivre.

Tu n’es plus là, maman. Et soudain, dans cette cuisine inchangée depuis l’enfance, je repensais à toi. Tes mains blanchies par la farine pour prodiguer des tartes aux pommes fondantes. Tes obsessions radiophoniques, comme cette émission sur les découvertes scientifiques à laquelle tu ne comprenais goutte et pourtant à laquelle tu ne dérogeais jamais. Grâce à elles, tu émaillais ton discours journalier de théories plus farfelues les unes que les autres. Tu m’inculquas qu’il fallait sept heures de sommeil et même huit pour conserver une allure de jeunesse et combattre l’apparition des rides disgracieuses. J’appris aussi, tour à tour, que le vin était nocif ; puis non, tout compte fait, pas plus que l’eau du robinet et le lait des vaches. Tu nous offrais, tous les six mois, une collection de boîtes blanches, capables de fortifier un régiment de hussards. Et ton obsession de la forme à tout prix, mentale et physique, nous a traînés, fratrie originelle et rejetons desdits, pendant les ennuyeuses vacances et une année scolaire réglée comme papier musique, des bassins chlorés aux escapades en train et en voiture. Nous formions une troupe docile, nourrie de sandwichs épais, voguant vers la découverte d’une crypte glacée ou d’un élevage de yacks. Remarque, de cette manière, tu as su ainsi édifier, en mélangeant expérimentation pavlovienne et cartes génétiques, deux lignées bien distinctes : des fils nonchalants et quatre petits-enfants - j’y inclus ma fille - dotés de ce même caractère dominant. Et le reste, soit trois au total, résolument hyperactifs. Dont moi, ta fille.

J’ai essayé de remette en marche l’horloge, cette maison devient inquiétante sans sa berceuse mécanique. Je n’ai pas retrouvé la clef mais je tiens en main l’épais trousseau que tu égarais quotidiennement. J’aurais aimé trouver celle qui ouvrait la voix des contes dont tu étais friande et que tu nous faisais goûter chaque nuit après les huit coups métalliques. Le récit achevé, tu scellais notre dormir d’un baiser rapide et nous nous tenions tranquilles sous l’épais édredon. Sauf la nuit où j’ai regardé, accroupie derrière la porte entrebâillée, ce film dont les images me terrifient encore : le tigre du Bengale. Tu n’as pas été dupe de cette désobéissance mais les cauchemars qui suivirent te semblèrent sans nul doute un juste châtiment. Car, non contente d’être peu chaleureuse et de nous distiller des jugements définitifs, avançant qu’il te fallait nous protéger de nos natures faibles et d’un demain que tu craignais, tu noircissais à loisir les fables que tu nous contais. Ainsi la Belle au Bois dormant s’était vue dotée d’une marraine si maladroite qu’elle l’avait écrasée au berceau. Je passe les opérations de chirurgie esthétique que le prince avait dû lui offrir après son long sommeil (réparateur, mon œil !). Je me suis longtemps demandé le pourquoi de ses fantaisies parfois cruelles. Je m’en suis abstenue. Après tout, les rares fois où je me suis enquis du pourquoi de telle réflexion que je jugeais blessante, tu m’avais invariablement rétorqué : « Moi, j’aurais dit ça ? Jamais ! Tu rêves, tu es ma petite fille… » Et ton sourire faisait passer le souvenir. Pas l’amertume, enfin pas tout de suite, il fallait encore quelques tours de cadran et le baume ressassé de ces minutes bleues où tu nous témoignais un peu de tendresse.

C’est fait, j’ai senti le cliquetis léger et le mécanisme qui se met en branle. Il est temps pour moi de m’habiller. Vois-tu, j’ai accepté de m’occuper des formalités administratives, laissant le soin aux frangins de s’occuper qui, du cérémonial, qui, de l’homélie. Il y a toujours quelque chose de rassurant, quand un drame vous assaille, à se pencher sur des chiffres et des mots soigneusement rangés. De les ordonner, de s’accrocher au réel. De composer avec soin un numéro de téléphone inconnu. J’oublierai, une heure ou deux durant, qu’après-demain, je suivrai cette longue caisse, qu’il fera beau, que décidément je ne supporte pas le parfum coûteux des fleurs exotiques. Je mélangerai le nom d’une tante que je n’aime toujours pas avec celle de la quatrième femme de mon parrain. Au moment où je jetterai une rose blanche dans ce trou aveugle - oui Lucas a décrété que les roses, évidentes pour cet ultime adieu seraient blanches - je me maudirai de ne pas t’avoir posé cette question : me mentais-tu quand tu avais promis, ce jour où je souffrais, où je cherchais un souffle précaire, où la minute qui allait suivre semblait déjà entamée par une ombre de cendres, d’être toujours là ? Je sens encore ta main tremblante soutenir la mienne et ton regard, serein, plein d’affection qui balayait tout doute et me clouait à la vie. J’ai toujours cru depuis que tu ne partirais jamais.

Je me suis endormie, maman. La demi-heure de l’horloge m’a réveillé de son baiser léger. J’ai juste le temps de dérougir mes yeux pour n’avoir qu’un retard acceptable, au bout du fil, ce croque-mort avait la voix d’un comptable. Une touche de poudre de riz, une pointe de crème. Maman, tu n’es plus là, n’est-ce pas ? Pourtant c’est bien toi, ce visage, ce sourire, à mes côtés, dans le miroir ?

SUCREBLEU

patrick.cassagnes@aol.com

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